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On a souvent reproché à la littérature d'entretenir les rêves et les illusions du lecteur, initiation à la dissertat°,Cours sur skype

 

 

 

 

 

Plan Dissertation

  le sujet : "On a souvent reproché a la littérature d'entretenir les rêves et les illusions du lecteur. Ce reproche vous parait-il fondé ?

 

Problématique:  Qu’apporte la littérature ? Quel est l’effet de la littérature sur le lecteur ? Quelle est la fonction de la littérature ?

INTRODUCTION : Emma Bovary, personnage éponyme du roman de Flaubert, a passe sa jeunesse au couvent à dévorer les romans qu’apportait en cachette une vieille lingère, ce qui a eu pour effet de fausser son rapport au réel. On a souvent critiqué la littérature en prétendant qu’elle encourageait le rêve et l’illusion. A-t-elle seulement cet effet de nous couper du réel ? Quelles sont ses fonctions ? Si, dans un premier temps, la littérature nous fait rêver, elle nous permet aussi d’approfondir notre réflexion en nous ramenant à la réalité, au-delà, elle est une œuvre d’art qui transfigure la réalité.

 

I. Certes, la littérature entretient les rêves et les illusions du lecteur…

1. …parce qu’elle nous projette dans un monde différent.

2. …parce qu’elle nous projette dans des identités autres.

3. …parce qu’elle nous fait vivre des vies passionnantes.

 

TRANSITION : Si la littérature sollicite notre imaginaire, elle nous ramène aussi à la réalité.

II. Cependant, la littérature permet un approfondissement de la réalité… 1. …parce que la littérature prend appui sur la réalité. 

2. …parce que la littérature nous fait réfléchir a la réalité sociale.

3. …parce que la littérature nous conduit a une exploration de la nature humaine.

 

TRANSITION : Si la littérature à ce pouvoir de nous ramener a la réalité, elle est avant tout une œuvre d’art qui transfigure le réel.

III. Au-delà, la littérature est une oeuvre d’art qui transfigure le réel… 

1. …en multipliant des visions différentes de l’Homme et de la société.

2. …en réorganisant la réalité selon la vision de l’écrivain.

3. …en créant à partir du réel un monde métaphorique.

 

 Eléments pour une dissertation sur le sujet dans le respect du plan annoncé :

 

I. Certes, la littérature entretient les rêves et les illusions du lecteur…

1. …parce qu’elle nous projette dans un monde différent.  

Utopie : étymologiquement : absence de lieu ou lieu qui n'existe pas. Dépaysement géographique (récits de voyage dans des pays exotiques :  Candide parcourt le monde, de l'Europe vers le cœur de l'Amérique du Sud, puis  revient en Europe et s'arrête enfin en Turquie on peut aussi dire que la littérature entretient les rêves et les illusions car elle nous dépayse d'un point de vue temporel avec  1984 d'Orwell par exemple. Le dépaysement est total, l'univers est totalement imaginaire, on peut y rencontrer des géants comme dans les voyages de Gulliver. La fiction permet l'évasion dans d'autres  mondes : les utopies, description d'un monde idéal servant de repoussoir  à la société que l'écrivain critique, comme Utopia de Thomas More,  l'abbaye de Thélème dans Gargantua, les Voyages de Gulliver de  Swift, les contes et la science-fiction, attirent le lecteur en le transportant  dans un monde merveilleux.    

I. Certes, la littérature entretient les rêves et les illusions du lecteur…
2. …parce qu’elle nous projette dans des identités autres.  
 
Le lecteur découvre le monde nouveau du monde utopique par un regard étranger, nous découvrons l'évolution du personnage de Candide à travers son regard naif ou encore d'autres identités comme celle de l'extraterrestre venu de Saturne ou de Sirius dans Micromégas. Le lecteur s'identifie à Candide qui évolue, il n'est plus le même en fin de parcours : parcours initiatique vers la sagesse, Candide est  détaché de son maître à penser Pangloss. Voltaire cherche l'adhésion de son lecteur grâce à ses personnages fictifs, la littérature nous projette dans de nouvelles identités

Genres qui reposent sur une  « histoire » : identification émotionnelle (roman, nouvelle, conte, théâtre) aux  personnages.

Exemples : sympathie et  pitié pour la famille Maheu, les mineurs en grève ; antipathie pour les  personnages qui représentent le Capital dans Germinal 

  I. Certes, la littérature entretient les rêves et les illusions du lecteur…

3. …parce qu’elle nous fait vivre des vies passionnantes.  

Des figures de sages se dessinent, le lecteur est amené dans un monde nouveau qui lui fait vivre une vie passionnante. Des univers étranges sont à découvrir. Le plaisir du rêve est omniprésent, l'homme se purge de ses pulsions ordinaires, quotidiennes grâce à la visite d'un monde où le mal est évacué, inhibé : ex l'Eldorado dans Candide.

  • Le caractère merveilleux domine : exotisme, sensualité de l'Orient : séduction

  • L'utopie conduit le lecteur vers un ailleurs: l'homme est détourné de son quotidien

Les évocations de contrées lointaines fournissent certes un dépaysement à même  de procurer au lecteur le plaisir de l'évasion.

  TRANSITION : Si la littérature sollicite notre imaginaire, elle nous ramène aussi à la réalité.  

II. Cependant, la littérature permet un approfondissement de la réalité…

 1. …parce que la littérature prend appui sur la réalité.   

Si la littérature nous éloigne de la réalité pour nous faire rêver et vivre des passions, elle nous y ramène. Au-delà de notre imaginaire, la dimension réaliste reprend le dessus, la réalité nous rappelle grâce à des effets de similitude ou encore des allusions, des marques ironiques; La littérature permet ainsi un approfondissement de la réalité car elle prend appui sur cette même réalité de sorte que l'univers utopique par exemple n'est qu'un outil de travail pour l'écrivain. En effet, derrière la vision très naive de Candide admiratif pour la guerre, ch. 3, Voltaire procède à une dénonciation en faisant valoir son sens de l'ironie "rien n'était si beau, si leste....". Autre référence à la réalité : le personnage caricatural de Pangloss dans Candide, il incarne Leibniz et la philosophie optimiste. Il devient dans l'apologue philosophique du penseur un personnage caricatural par ses défauts : il incarne les discours vides de sens, discours tautologiques (dire la même chose) : il est le mauvais, le pseudo philosophe. Candide n'a pas de réelle profondeur psychologique et sa naïveté permet à  Voltaire de révéler les ravages de la philosophie optimiste. Les thèses sont clairement définies, voire caricaturées - Le but est de frapper l'imagination. Dans Candide, la thèse de Leibnitz est simplifiée et se résume à un slogan « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes    possibles ». Cela frappe l'esprit du lecteur.

L'argumentation indirecte sollicite  la participation du lecteur et l'associe :

  • il doit interpréter, notamment  quand la « leçon » est implicite ;

  • le raisonnement déductif (de  l'exemple à l'idée, à la réflexion).

Une « leçon » infusée et non pas imposée, pas un cours magistral.

Exemples : cas de la  fable (« Les Animaux malades de la peste » de La Fontaine) et de l'apologue  (Candide de Voltaire…).  

II. Cependant, la littérature permet un approfondissement de la réalité…

2. …parce que la littérature nous fait réfléchir à la réalité sociale.  

La littérature prend ainsi appui sur la réalité dans le but de nous faire réfléchir. L'auteur suggère de cette manière des contre-exemples sans pour autant substituer notre monde au monde utopique idéal. C'est en fait une stratégie du détour qui nous fait réfléchir sur la réalité sociale. Le voyage, le dépaysement, le monde utopique, l'idéal ne sont que des motifs et ils ne diminuent en rien la portée de l'analyse critique du lecteur bien au contraire. Les critiques se cachent derrière Candide, personnage fictif grâce auquel Voltaire a évité la censure.  Il s'agit précisément de s'éloigner de notre monde pour procurer la distance  nécessaire à une réflexion authentique sur notre réalité. Certains romans ont une portée sociale  (Germinal de Zola). Étienne Lantier, symbole de la révolution dans Germinal « Germinal » est une peinture de la vie des mineurs dans les corons,

Zola, par exemple, s'inspire des conditions de travail terrible des mineurs où des accidents causaient des décès et des handicaps suite à des éboulements ou à des explosions.  Ces faits sont notables dans Germinal où l'auteur décrit le père Maheu supplicié durant sa besogne, où Zachary, fils ainé de la famille Maheu, perd la vie suite à une explosion, où Jeanlin Maheu devient handicapé à vie suite à la perte de sa jambe dans un éboulement lié à un boisage défectueux.  « L'assommoir » décrit la vie des ouvriers dans les quartiers populaires de Paris

Le narrateur ressuscite les générations qui l'ont précédé, il adopte la posture de l'écrivain journaliste : la nécessité d'écrire s'énonce par le souci d'approcher une vérité. La stratégie du réalisme radical ou du naturalisme, très en vogue encore aujourd'hui,  consiste à donner accès aux profondeurs d'une vie sociale.

Les romans proposent donc aux lecteurs de connaître une période historique ou une société de manière différente, notamment en prenant appui sur les points de vue des personnages. Dans le roman « Germinal » (treizième roman de la série, publiée en 1885), Zola s'emploie souvent à confronter les idées des mineurs et celles des riches propriétaires des mines de la bourgeoisie. Comme un greffier qui se garderait bien de juger ou de conclure. Il doit garder pour lui ses propres émotions et se contenter de restituer les faits observés afin de mieux faire réfléchir son lecteur... Et Zola de conclure à ce propos : « La vérité est que les chefs d'œuvre du roman contemporain en disent beaucoup plus long sur l'homme et sur la nature que de graves outils de philosophie, d'histoire et de critique » (Le Roman expérimental – 1880).  

De plus, les romans peuvent aussi être comparés à une fresque sociale.  Balzac, par exemple, s'est échiné à représenter la société dans son ensemble dans pas moins des 137 oeuvres qui composent La comédie humaine.  Nous pouvons citer le personnage de Goriot, figure du père qui porte un amour sans limite, même celles de la convenance (en effet, son amour paternel finit par revêtir des apparences d'inceste), à ses enfants ou bien  la cousine Bette qui représente la femme mauvaise par excellence.  Zola dépeint lui aussi la société dans sa collection Les Rougon-Maquart.  Nous pouvons découvrir les ouvriers miniers comme Maheu, les syndicalistes comme Pluchart ou Etienne Lantier et même les prostituées comme Nana.

 

ses romans sont d'une rigueur et d'une logique presque déconcertante : il a pour vocation de prouver l'effet du milieu social et des tares héréditaires sur le comportement des hommes.  Ces œuvres analysent les mécanismes sociaux comme la révolte (Germinal ou La Fortune des Rougon), la prostitution (Nana) ou l'alcoolisme (L'Assommoir). 

  II. Cependant, la littérature permet un approfondissement de la réalité…
3. …parce que la littérature nous conduit a une exploration de la nature humaine.

 

Le roman serait-il, par rapport aux autres genres, un moyen privilégié de  connaître l’homme ?  george sand disait la littérature est l’étude des hommes La littérature permet l'exploitation du cœur humain : connaissance de l'homme Par métonymie, le « cœur » désigne les émotions, les  sentiments, les  passions, les désirs, les pensées Zola, « le romancier part à la recherche d’une vérité », crée des « types », « Au bout , il y a la connaissance de  l’homme. »  Les dialogues argumentatifs dévoilent les pensées et convictions des  personnages (dialogues d’Étienne avec les autres mineurs dans  Germinal de Zola  il donne accès directement à l’univers affectif et mental par la focalisation  interne La diversité des personnages permet, par la multiplication des émotions, des  sentiments, des pensées, de « faire le tour » de l’être  humain Parfois le romancier peut choisir d’incarner dans deux personnages distincts deux  aspirations opposées de l’être humain, mettant ainsi en  évidence plus clairement les composantes du « cœur humain ». Ainsi, George et  Lennie, dans Des souris et des hommes de  Steinbeck, représentent les deux composantes de l’homme : George est la partie  humaine (qui réfléchit), Lennie la partie animale (soumise aux instincts). Le  lecteur ­comprend que le meurtre de Lennie par George représente la volonté de  l’homme de détruire la part animale en lui. Cela éclaire sur les contradictions des hommes. 

    TRANSITION : Si la littérature à ce pouvoir de nous ramener a la réalité, elle est avant tout une œuvre d’art qui transfigure le réel.

  III. Au-delà, la littérature est une oeuvre d’art qui transfigure le réel… 

1. …en multipliant des visions différentes de l’Homme et de la société.

  • Comme tout art, la littérature est  une représentation qui reflète le monde.

    Exemple : reconstitution de toute une époque dans les romans, peinture des différents  milieux sociaux…

  • La multiplicité des œuvres  littéraires donne des éclairages nombreux et variés d'une même époque. La  multiplicité des œuvres, donc des points de vue, compose une mosaïque qui permet  de mesurer les évolutions, de mieux les comprendre… Intérêt de la littérature  comparée.

    Exemples : les  mutations du xviiie siècle  vues, fort différemment, par Voltaire et Rousseau.

    Les machines de la révolution  industrielle vues positivement par le romancier Jules Verne

  • La succession dans le temps des  œuvres littéraires permet de mesurer les évolutions. Une même réalité est  reprise au fil du temps et est le sujet d'œuvres littéraires qui se succèdent,  ce qui permet :

    • de comprendre l'évolution des  conditions et des mentalités ;

    • de percevoir les aspects positifs ou  négatifs de l'évolution du monde

    – Du philosophe luttant pour la  tolérance (Diderot), contre l'esclavage, la torture (Voltaire), au poète  s'élevant contre la peine de mort (Hugo), au romancier-philosophe (Camus) qui  poursuit ce combat.

    – Les figures de la pauvreté et de la  misère de La Bruyère à Hugo

    – L'évolution de la place des  femmes : du xviiie siècle  (La Colonie de Marivaux, « Femmes soyez soumises à vos maris », Voltaire)  au xxe siècle  (Mémoires d'une jeune fille rangée, de S. de Beauvoir).

    – Le travail des enfants (de Hugo à  Prévert).

  • En condensant, donc en donnant une  vue d'ensemble, globale. L'écrivain concentre et, dans une œuvre de  dimension forcément limitée, permet une vue globale.

    Exemples : grandes  fresques romanesques : La Comédie humaine de Balzac ; Les  Rougon-Macquart de Zola… 

 

III. Au-delà, la littérature est une oeuvre d’art qui transfigure le réel… 

2. …en réorganisant la réalité selon la vision de l’écrivain.

 

L'écrivain vit dans un monde réel qui l'entoure et le façonne, dans une  époque où il puise son inspiration.

L'écrivain partage les  tendances et mouvements affectifs de son époque et l'appréhende avec  une sensibilité particulièrement aiguë.

Exemples

– Romantisme humanitaire de Hugo dans  Les Misérables ; réalisme de Balzac, de Flaubert ; naturalisme de  Zola ; sens de l'absurde de L'Étranger de Camus

  • L'écrivain « travaille » sur  ce monde réel pour son œuvre.

    Exemples

    – Romans de Flaubert ou de Zola, qui  enserrent toute une époque, des tranches de vie, des personnages représentatifs,  des types humains (Goriot, Jean Valjean, les différents membres de la famille  des Rougon-Macquart…)

  •   la vision suggérée des événements historiques ou des sociétés décrites par les auteurs est souvent teintée d'un point de vue qui met à mal l'objectivité supposée des œuvres

  • Victor Hugo et Emile Zola  partagent les idéaux républicains des insurgés (même si leur républicanisme social s'éloigne du républicanisme révolutionnaire). Ces deux auteurs nous proposent une vision  assez exaltée et enthousiaste des événements révolutionnaires.  Ce qui n'est guère le cas de Flaubert. 

  • Chaque auteur impose au lecteur, d'une certaine façon, un point de vue sur les événements historiques ou sur les scènes décrites dans son œuvre

  •  De manière plus fréquente, le romancier se pose en chroniqueur et porte un regard, un jugement sur son temps.

  • « Le  Rouge et le Noir » (1830) , Stendhal [1783-1842]  se montre le témoin de toutes les désillusions de la jeunesse pendant la Restauration 

  • Le lecteur découvre le monde avec le personnage, Julien Sorel, et par le personnage (procédé narratif que l'on désigne par le terme de  « réalisme subjectif »)  

  •  Il faudrait parler aussi  des romans qui empruntent des choses aux autres récits ou mémoires. Ce que l'on désigne par le terme  « intertextualité ». Par exemple, les œuvres de Balzac, Eugène Sue ou les Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sûreté, jusqu'en 1827 (1828-1829) ont largement inspiré les personnages de Jean Valjean, un ancien bagnard, et de Javert, inspecteur de police dans le roman-feuilleton  Les Misérables (1862) de Hugo.

  • Un auteur plutôt mécontent de tout bouleversement politique  donnera un avis péjoratif sur le peuple en révolte. Tel autre, opposé au régime en place, va encenser les révolutionnaires.  On peut donc considérer le romancier comme un journaliste de son époque, qui, à travers ses oeuvres, veut décrire et représenter une société.  Emile Zola en est l'illustre exemple.   

 

III. Au-delà, la littérature est une oeuvre d’art qui transfigure le réel… 

3. …en créant à partir du réel un monde métaphorique.

 

  •  la littérature invente et recourt à l'imagination.

    – Elle recourt aux images et parfois  aux symboles, qui font mieux -comprendre l'évolution du monde.

    Exemples : la  personnification de la locomotive La Lison dans La Bête humaine pour  faire comprendre le progrès ; l'animalisation du puits de mine Le Voreux dans  Germinal pour faire comprendre les souffrances des mineurs pendant la  révolution industrielle…

    – Elle permet, par exemple, une  projection fictive vers le futur et met alors en évidence les dangers qui  peuvent menacer une société.

    Exemples : les utopies,  les contre-utopies ; les œuvres d'anticipation : 1984 ; Farenheit 451 de  Bradbury…

 

 

thomas-more

 

 

 

Introduction à l’utopie

Dans le langage courant actuel, " utopique " veut dire impossible ; une utopie est une chimère, une construction purement imaginaire dont la réalisation est, a priori, hors de notre portée. Or, paradoxalement, les auteurs qui ont créé le mot, puis illustré le genre littéraire inventé par Thomas More en 1516, avaient plutôt pour ambition d'élargir le champ du possible, et d'abord de l'explorer. Certes, l'utopie se caractérise par un recours à la fiction, par un artifice littéraire qui consiste à décrire une société idéale dans une géographie imaginaire, souvent dans le cadre d'un récit de voyage purement romanesque. Mais imaginaire ou fictif ne veut pas dire impossible : tout rêve n'est pas chimère. Les utopies relevant de la littérature politique, du XVIe au XVIIIe siècle, participent d'une critique de l'ordre existant et d'une volonté de le réformer en profondeur ; le recours à la fiction est un procédé qui permet de prendre ses distances par rapport au présent pour mieux le relativiser et de décrire, d'une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être. Et l'épanouissement du genre utopique correspond à une période où l'on pense, justement, que, plutôt que d'attendre un monde meilleur dans un au-delà providentiel, les hommes devraient construire autrement leurs formes d'organisation politique et sociale pour venir à bout des vices, des guerres et des misères. En ce sens, les descriptions qu'ils proposent, dans lesquelles ils font voir des cités heureuses bien gouvernées, visent à convaincre leurs lecteurs que d'autres modes de vie sont possibles. […]

Du nom propre au nom commun

Thomas More invente le mot latin : Utopia, construit à partir du grec ou, " non, ne … pas ", et de topos, " région, lieu ", est le nom d'une île située " en aucun lieu ". Cette négation est ambiguë. Faut-il entendre que cette île, dont le gouvernement idéal règne sur un peuple heureux, est imaginaire, inédite, ou encore impossible ? Comment comprendre le fait qu'elle est en même temps localisée, puisque située par More quelque part aux confins du Nouveau Monde ? Et, puisque l'ouvrage de l'humaniste anglais est destiné à faire pendant à l'Éloge de la folie d'Érasme, ne s'agit-il pas simplement de cet exercice rhétorique humaniste où l'on feint un monde inversé pour mieux montrer que le plus raisonnable n'est pas celui qu'on croit ? Bientôt, le genre littéraire inauguré par More se diversifiera et l'on verra apparaître des eutopies (du grec eu, " bien "), des dystopies (du grec dus, exprimant une idée de difficulté, de trouble), des utopies satiriques ou critiques, des anti-utopies, des contre-utopies… La forme francisée " utopie " est attestée chez Rabelais (1532) et, sur le modèle de l'anglais utopia, le mot devient nom commun en intégrant le vocabulaire politique du XVIIIe siècle ; il désigne alors le plan d'un gouvernement imaginaire, à l'image de la république de Platon. Ce n'est qu'au milieu du XIXe siècle que le sens courant actuel s'impose et que l'utopie en vient à désigner un projet politique ou social qui ne tient pas compte de la réalité. Pour quelques-uns, que justement la " réalité " n'enthousiasme guère, il s'agit là d'une qualité essentielle ; plus généralement, un glissement s'opère, faisant de l'utopie un projet irréalisable, voire irréaliste. En témoignent les renvois synonymiques donnés par le Petit Robert à l'article " utopie " : chimère, illusion, mirage, rêve, rêverie… 

 

Lecture de l'Eldorado de Voltaire, Candide

Voltaire, Candide ou l’optimisme (1759) extrait du chapitre XVII
Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s'élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit horribles. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais 5 leur canot se fracassa contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin; partout l'utile était agréable. Les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan et de Méquinez. 10 "Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie." Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d'or tout déchirés, jouaient au palet à l'entrée du bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d'en ramasser quelques-uns; c'était de l'or, c'était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le 15 plus grand ornement du trône du Mogol. 

Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent

Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s'élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit horribles. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais 5 leur canot se fracassa contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin; partout l'utile était agréable. Les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan et de Méquinez. 10 "Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie." Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d'or tout déchirés, jouaient au palet à l'entrée du bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d'en ramasser quelques-uns; c'était de l'or, c'était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le 15 plus grand ornement du trône du Mogol.


 

 

Balzac

 

  Balzac, le père Goriot

 

Étude d'ensemble: les initiateurs de Rastignac – lectures comparées pour une étude de la nature humaine dans les romans de Balzac

 

  • Le discours de Vautrin à Rastignac, extrait
  • Le discours de Mme de Beauséant, extrait
  • La vie de Marianne, Marivaux, extrait
  • Lucien Lewen, Stendhal, extrait
  • Le hussard sur le toit, Jean Giono, extrait
  • Illustration de Rastignac de A. Laisné

 

 

Question:

 

Quelle vision de l'homme et de la société proposent ces 5 discours initiatiques?

 

Texte A: le discours de Mme de Beauséant

 

« Le monde est infâme et méchant, dit enfin la vicomtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir nous le dire, et à nous fouiller le cœur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche. Déjà le sarcasme, déjà les railleries ! Ah ! je me défendrai. » Elle releva la tête comme une grande dame qu'elle était, et des éclairs sortirent de ses yeux fiers. « Ah ! fit-elle en voyant Eugène, vous êtes là ! 5 — Encore, dit-il piteusement. — Eh bien, monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mérite de l'être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. 10 N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor ; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez 15 votre cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez à vous méfier de ce monde-ci... »

 

Texte B: le discours de Vautrin

 

Le baron de Rastignac veut-il être avocat ? Oh ! joli. Il faut pâtir pendant dix ans, dépenser mille francs par mois, avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avoué pour avoir des causes, balayer le palais avec sa langue. Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non : mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, gagnent plus de cinquante miIle francs par an ? Bah ! plutôt que de m'amoindrir ainsi l'âme, j'aimerais mieux me faire corsaire. D'ailleurs, où prendre des écus ? Tout ça n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot d'une femme. Voulez-vous vous marier ? ce sera vous mettre une pierre au cou; puis, si vous vous mariez pour de l'argent, que deviennent nos sentiments d'honneur, notre noblesse ! Autant commencer aujourd'hui votre révolte contre les conventions humaines. Ce ne serait rien que se coucher comme un serpent devant une femme, Iécher les pieds de la mère, faire des bassesses à dégoûter une truie, pouah ! si vous trouviez au moins le bonheur. Mais vous serez malheureux comme les pierres d'égout avec une femme que vous aurez épousée ainsi. Vaut encore mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa femme. Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez déjà choisi : vous êtes allé chez notre cousine de Beauséant, et vous y avez flairé le luxe. Vous êtes allé chez madame de Restaud, la fille du père Goriot, et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous êtes revenu avec un mot écrit sur votre front, et que j'ai bien su lire : Parvenir! parvenir à tout prix. Bravo ! ai-je dit, voilà un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. Où en prendre? Vous avez saigné vos soeurs. Tous les frères flouent plus ou moins leurs soeurs. Vos quinze cents francs arrachés, Dieu sait comme ! dans un pays où l'on trouve plus de châtaignes que de pièces de cent sous, vont filer comme des soldats à Ia maraude. Après, que ferez-vous? vous travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux jours, un appartement chez maman Vauquer, à des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin ici ? par l'éclat du génie ou par l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste; en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, Ie talent est rare.

 

Texte C: La vie de Marianne, Marivaux, le discours de Mme Dutour à Marianne

 

« Tenez, Marianne, me disait-elle à votre place........  arrêtez-vous»

Tenez, Marianne, me disait-elle, à votre place, je sais bien comment je ferais ; car,  puisque vous ne possédez rien, et que vous êtes une pauvre fille qui n’avez pas seulement la  consolation d’avoir des parents, je prendrais d’abord tout ce que M. de Climal me donnerait,  j’en tirerais tout ce que je pourrais : je ne l’aimerais pas, moi, je m’en garderais bien ;  l’honneur doit marcher le premier, et je ne suis pas femme à dire autrement, vous l’avez bien  vu ; en un mot comme en mille, tournez tant qu’il vous plaira, il n’y a rien de tel que d’être  sage, et je mourrai dans cet avis. Mais ce n’est pas à dire qu’il faille jeter ce qui nous vient trouver ; il y a moyen d’accommoder tout dans la vie. Par exemple, voilà vous et M. de Climal ;  eh bien faut-il lui dire : Allez-vous en ? Non, assurément : il vous aime, ce n’est pas votre  faute, tous ces bigots n’en font point d’autres. Laissez-le aimer, et que chacun réponde pour  soi. Il vous achète des nippes prenez toujours, puis qu’elles sont payées ; s’il vous donne  de l’argent, ne faites pas la sotte, et tendez la main bien honnêtement, ce n’est pas à vous  à faire la glorieuse. S’il vous demande de l’amour, allons doucement ici, jouez d’adresse et  dites-lui que cela viendra ; promettre et tenir mène les gens bien loin. Premièrement, il  faut du temps pour que vous l’aimiez ; et puis, quand vous ferez semblant de commencer à  l’aimer, il faudra du temps pour que cela augmente ; et puis quand il croira que votre  cœur est à point, n’avez-vous pas l’excuse de votre sagesse. Est-ce qu’une fille ne doit  pas se défendre ? N’a-t-elle pas mille bonnes raisons à dire aux gens ? Ne les prêche-t-elle  pas sur le mal qu’il y aurait ?

Pendant quoi le temps se passe, et les présents viennent sans qu’on les aille chercher,  et si un homme à la fin fait le mutin, qu’il s’accommode, on sait se fâcher, aussi bien que  lui, et puis on le laisse là ; et ce qu’il a donné est donné pardi ! Il n’y a rien de si  beau que le don ; et si les gens ne donnaient rien, ils garderaient donc tout ! oh ! s’il  me venait un dévot qui m’en contât, il me ferait des présents jusqu’à la fin du monde avant  que je lui dise : Arrêtez-vous !

 

Texte D: Lucien Leuwen, Stendhal, la leçon du père de Lucien

 

«C'est de vous qu'il s'agit, et c'est à quoi nous cherchons une réponse. ….. parce que cela était trop sale»

 

« C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cher- chons une réponse. Le comptoir vous ennuie et vous
aimez mieux le bureau particulier du conilc de Vaize?
« — Oui, uion père.
« — Maintenant, paraît une grande difficulté : serez- vous assez coquin pour cet emploi? »
Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux tout à la fois.
Après un silence, M, Leuwen reprit :
« — Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?
« Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous, vous subalterne, aider le ministre dansées choses ou le contrecarrer? Thnt is Ihe question? et c'est là-dessus que vous répondrez ce soir, après l'Opéra, car ceci est un secret : pour- quoi n'y aurait-il pas crise ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles pas dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans : je puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher d'une fa(,'on brillante.
« Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, pour vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position In plus honornhie, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la remplir? Réiléchissez donc à ceci : jusqu'à quel point vous sentez-vous la force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite coquinerie? Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du sang...
« — Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.
« — Du pauvre peuple, interrompit à son tour M. Leuwen d'un air piteux. Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal intéressés...
« — El que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air simple.
« — Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. A votre âge et dans vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous sau- rez que Golbert, que Sully, que le cardinal de Riche- lieu, en un mot que tout ce qui a été homme politique, c'esl-à-dire dirif/cunt les hommes, s'est élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir. N'allez pas faire comme j\... qui, nommé secrétaire général de la police, au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop sale.

 

Texte E:  Le hussard sur le toit, Jean Giono, lettre d'une père à son fils

 

[Angelo, le héros du livre, est exilé en France où il erre au milieu d'une épidémie de choléra. Au cours d'une des étapes de son périple, il reçoit une lettre de sa mère restée en Italie.]

 

La lettre était datée de juin et disait : « Mon bel enfant, as-tu trouvé des chimères ? Le marin que tu m'as envoyé m'a dit que tu étais imprudent. Cela m'a rassurée. Sois toujours très imprudent, mon petit, c'est la seule façon d'avoir un peu de plaisir à vivre dans notre époque de manufactures. J'ai longuement discuté d'imprudence avec ton marin. Il me plaît beaucoup. Il a guetté la Thérèsa à la petite porte ainsi que tu le lui avais recommandé, mais, comme il se méfiait d'un grand garçon de quinze ans qui joue à la marelle tous les jours sur la place de sept heures du matin à huit heures du soir depuis que tu es en France, il a barbouillé la gueule d'un pauvre chien avec de la mousse de savon et le joueur de marelle a pris ses jambes à son cou en criant à la rage. Le soir même, le général Bonetto qui n'a pas inventé la poudre m'a parlé d'une chasse au chien à propos de mon griffon. Je sais donc exactement d'où vient le joueur de marelle maintenant et j'ai fait les yeux qu'il faut pour que le général sache que je sais. Rien n'est plus agréable que de voir l'ennemi changer ses batteries de place. Il y a beaucoup de rage à Turin. Tous les jeunes gens qui ont un visage ingrat et une taille au-dessous de quatre pieds et demi sont enragés. La même épidémie ravage les envieux et ceux qui n'ont jamais su être généreux avec leur tailleur. Le reste se porte bien et fait des projets. Il y en a même qui ont la folie de vouloir adopter cette mode anglaise si préjudiciable à l'organdi et aux pantalons collants d'aller manger à la campagne. Ils disent même : jusque près des tombeaux romains. Ce que je trouve exagéré, comme espoir en tout cas. Mais les routes sont les routes. Laissons faire. Les bons marcheurs s'en vont toujours de détour en détour pour voir le paysage qui est après le tournant et c'est ainsi que, d'une simple promenade, ils font parfois une marche militaire. Tout cela serait bien s'il n'y avait pas de moins en moins de gens capables de compter sur leur cœur. C'est un muscle qu'on ne fait plus travailler, sauf ton marin qui me paraît de ce côté être un assez curieux gymnasiarque. Il s'est enthousiasmé d'une bonté de rien du tout que j'ai eue pour sa mère et il est allé faire tourner ses bras un peu trop près des oreilles des deux hommes chamarrés qui ont organisé ton voyage précipité. Ils en sont tombés très malencontreusement malades le jour même. C'est dommage. J'ai pensé que ton marin avait la détente un peu brusque. Je lui ai donné de fort obscures raisons pour qu'il fasse encore un voyage en mer. J'ai été si mystérieuse qu'il s'en est pâmé de bonheur. J'aime viser longtemps.

Et maintenant, parlons de choses sérieuses. J'ai peur que ne fasses pas de folies. Cela n'empêche ni la gravité, ni la mélancolie, ni la solitude : ces trois gourmandises de ton caractère. Tu peux être grave et fou, qui empêche ? Tu peux être tout ce que tu veux et fou en surplus, mais il faut être fou, mon enfant. Regarde autour de toi le monde sans cesse grandissant de gens qui se prennent au sérieux.»

 

Texte F: Gravure de Laisné pour le Père Goriot, Rastignac au père La chaise

 

gravure

 

Peintre ou Dessinateur : Laisné, graveur sur bois et illustrateur à Paris au XIXe siècle (Œuvre signée)

Cette notice fait partie d’une série : Œuvres illustrées de Balzac, Le P. Goriot, Paris, imp. Simon Rançon &Cie, 1852

Datation : 1852

Source textuelle : Balzac, Le Père Goriot (1834)

Sujet de l’image ou genre : Fiction, 19e siècle

Nature de l’image :Gravure

Lieu de conservation : Paris, Bibliothèque nationale de France, Imprimés, in-8°, 64p ; page 57 ; Cote Bnf Y2 914

 

 

 

Réponse à la question du corpus, paroles d'initiateurs

 

Ces textes présentent une vision pessimiste de l'homme et de la société dans laquelle on peut trouver de nombreux points communs.

 

Dans la société, il n'y a pas de place pour les sentiments, Mme de Beauséant montre que le sentiment vrai constitue un danger pour celui qui le ressent, que les liens familiaux et amoureux n'existent plus. Les filles Goriot on renié leur père et se renient entre elles, la relation entre femme et amant est dictée par l'intérêt et l'ambition, les amitiés sont minées par la rivalité. Il ne s'agit que de calculer et de frapper sans pitié, comme la vicomtesse, Vautrin dénonce un monde conduit par l'envie, la calomnie qui est un champ de bataille. Chez Marivaux, les relations amoureuses sont basées sur le mensonge et le profit. Giono montre aussi que les valeurs dans la folie et qui représentent la noblesse de cœur, sont menacées par cette époque dominée par le matérialisme et l'intérêt.

Il n'y a pas de place non plus pour la morale. Si Mme de Beauséant tente de garder son nom, «blanc» et demande à Rastignac de ne pas se situer parmi les fripons, elle sait combien est profitable la corruption féminine. Vautrin et M. Leuwen montrent avec cynisme l'absence de principes moraux dans cette société. Pour Vautrin, le travail ne peut mener à rien et il faut forcément se salir les mains. Pour Leuwen, toujt homme politique est par définition un coquin. Seule compte l'apparence, «sachez seulement vous bien débarbouiller. Là est toute la morale de notre époque.  Les grands idéaux de justice ne résistent pas non plus à son ironie. La corruption apparaît donc générale et la société «une réunion de dupes et de fripons, texte A, où la corruption est en force, texte B et les coquins au pouvoir, texte D.

Le seul principe qui guide les hommes est l'intérêt, l'argent est le moteur des êtes depuis la petite Mme Dutour jusqu'à la belle et riche Mme de Nucingen, depuis le riche bourgeois Leuwen jusqu'à l'aristocrate Rastignac, on retrouve cette idée chez Giono et dans la métaphore de la société, un champ de bataille, chez Vautrin, chez Mme de Beauséant, «nos batailles à livrer». La société se partage entre bourreaux et victimes.

Ces textes montrent les clivages de la société, riches, pauvres, textes A et C . Mme de Beauséant pose aussi la question de la société de la restauration. Le père Goriot renié par ses filles mariées dans l'aristocratie, les bourgeoises, singent les nobles, la noblesse d'argent de la chaussée d'Antin et l'aristocratie d'ancien régime.

Vautrin et la duchesse évoque un autre clivage incluant les hommes supérieurs, texte B et les esprits originaux, texte E au milieu d'une masse de haut bétail, texte B.

Le forçat et la duchesse dénoncent la médiocrité ambiante, des faibles ou des sots pour Vautrin, des mesquins sans idéal ni panache pour la duchesse et exaltent le génie qui est au dessus de la masse.

Les quatre premiers initiateurs montrent donc la société de manière cynique comme un terrain de lutte où le héros doit habilement trouver son intérêt en se servant des autres.

 

Mais la duchesse Pardi, texte E tient un discours différent, pour elle, son fils Angelo doit se démarquer de cette société gouvernée par le profit et des valeurs médiocres pour se laisser guider par ses chimères et sa folie.

 
   
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