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Théorie et applications : thème de la religion

Théorie et pratique, séquence la culture, la religion. Elaborer un plan à l'aide d'un cours, arguments et contre-arguments

thomas-d-aquin.
 
 
 

Théorie et applications possibles autour d'un thème en philosophie :

 
Théorie : les arguments et les contre-arguments pour élaborer les plans dialectiques en philosophie
 
LA RELIGION

Introduction :
 
Qu'est-ce que la religion ? Il ne s'agit pas de traiter de telle ou telle religion mais d'envisager la réalité commune aux faits religieux dans leur globalité. Cela présuppose que l'on considère la religion comme une réalité autonome à part de la société, de l'État, des sciences. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Dans les sociétés primitives et traditionnelles, la religion imprègne tellement les actes et les pensées des hommes qu'elle n'existe pas comme réalité distincte. Or la recherche d'un élément universel aux diverses croyances est très difficile. Si l'on définit la religion comme la croyance en un Dieu éternel et créateur, on se rend vite compte que toutes les religions n'en conçoivent pas un. Le culte des ancêtres en Mélanésie ne reconnaît comme dieux que des morts qui ont connu la condition humaine et ses limites avant d'être divinisés. Ce n'est pas non plus la croyance en une divinité en un sens plus large car le bouddhisme est une religion sans divinité. Si l'on définit la religion comme une croyance en un autre monde, ce n'est pas vrai de toutes les religions ; certaines ne s'occupent que de ce monde-ci. Si l'on caractérise la religion par le fait qu'elle prescrit d'autres lois que celles de la cité, ce n'est pas toujours effectif car il y a des religions qui sont l'expression des croyances de la cité. Un tel invariant existe-t-il ? S'il n'existe pas au niveau du contenu, peut-on le trouver au niveau de la fonction (à quoi sert la religion ?)? Quel rôle joue la religion ? Celui de permettre aux hommes de dépasser leur intérêts immédiats, de répondre aux besoins de transcendance et de sens existentiel qui les animent. La façon que la religion a de nous mettre en relation avec la transcendance sous forme de révélation ou de dogmes perpétrés par des institutions ou une tradition est-elle compatible avec les exigences rationnelles ? Une réconciliation de la religion et de la raison n'est-elle pas concevable dans une religion naturelle (qui prétend accéder à la connaissance de Dieu et à l'action morale qui en découle par le seul recours à la raison) ? Mais n'est-ce pas alors une rationalisation de la religion ? La religion ne met-elle pas la raison face à ses limites ? A moins que l'homme n'ait seulement affaire qu'à lui-même dans la religion et que cette dernière soit une production du désir humain. Même en ce sens ne conserve-t-elle pas une place essentielle en révélant une aptitude à la transcendance et en lui donnant une expression symbolique ? Ne serait-ce pas une illusion encore plus forte que celle produite par la religion de croire que l'on peut évincer le religieux de la sphère des rapports humains ?

I - Les difficultés d'une définition

1. La religion s'intéresse au sacré par opposition au profane.

Définitions :
Sacré : caractère de ce qui est mis à distance, qui échappe à l'ordre du quotidien, et qui implique respect et précautions rituelles dans les rapports des hommes avec lui. Le crâne d'un ancêtre, en Mélanésie est considéré comme sacré car il met celui qui s'en approche en contact avec l'au-delà. Le sacré est le contraire du profane. Le sacré, le lieu saint, le tabou impliquent un code et une forme d'obéissance. Ainsi, dans le fameux épisode du buisson ardent, l'Éternel dit à Moise "N'approche pas d'ici, ôte tes chaussures de tes pieds; car le lieu où tu te tiens est une terre sainte (Exode, III, 5).
Profane : du latin pro, devant, hors de et fanum, temple. Tout ce qui est de l'ordre du quotidien, de la vie courante par opposition au sacré. Ces deux notions se constituent l'une par rapport à l'autre. Un acte est tabou quand il porte atteinte au sacré à savoir ce qui est délimité ou défendu et dont la transgression remettrait en cause l'ordre du monde concernant la nature ou la société. Le sacré est ce devant quoi on doit éprouver un sentiment de peur et d'effroi, de terreur et de fascination qui fait frissonner. Ce sentiment est ce qui permet le mieux de dégager le propre de toute religion en tant que telle. A partir du couple d'opposés sacré-profane se constituent d'autres couples opposés : pie-impie, sainteté-souillure, pur-impur. Cf texte de R. Callois dans L'homme et le Sacré.

2. La religion se différencie de la secte.

La distinction sacré-profane n'est pas le fait des individus mais bien de groupes sociaux. Les religions unissent les hommes parce qu'ils la pratiquent ensemble dans les lieux de culte que sont les temples, les synagogues du grec ancien sunagôgê signifiant assemblée ou réunion, les mosquées, les églises du grec ecclésia qui veut dire assemblée. Les religions énoncent des devoirs et des interdits pour la communauté. Elles constituent un lien social fort et en cela se distinguent des sectes. Ont peut définir la secte comme l'a fait Max Weber en fonction de la nature du message transmis, la secte se caractériserait par le fait qu'elle est un groupe de salut "contractuel" alors que la religion par l'Église est une institution de salut universel. Cette définition a des limites car elle rejette dans la secte tout ce qui ne suit pas la ligne officiel ou institutionnelle. En outre comment classer les sectes qui ne sont pas des déviations du christianisme comme les Krishna ? Il faut donc distinguer autrement la secte. Le père Trouslard, ancien vicaire de l'évêché de Soissons retient un seul critère, celui de la nocivité qui se manifeste au travers d'un triple conditionnement des adeptes (par la technique du bourrage de crâne, de la soumission et de l'adhésion personnelle au maître), d'une triple destruction (d'eux-mêmes, de leur famille, de la société) et de la triple escroquerie (morale, intellectuelle et financière). La religion devrait donc, quand elle ne fonctionne pas comme une secte par le biais des institutions, être le relais de l'homme à Dieu ou de façon plus large au sacré et constituer autour du sacré un lien entre les hommes.

3. La religion se différencie de la magie

Le religieux recherche le grand jour et le public alors que le rite magique le fuit, il opère en secret. Comme le dit Mauss dans Sociologie et Anthropologie : "L'isolement, comme le secret est un signe presque parfait de la nature intime du rite magique. Celui-ci est toujours le fait d'un individu ou d'individus agissant à titre privé; l'acte et l'acteur sont enveloppés de mystère.". La religion peut être considérée comme l'expression symbolique de nos idéaux moraux les plus élevés, en ce sens elle relie les hommes entre eux et les élève au-dessus de leurs préoccupations courantes tandis que la magie l'enferme dans des superstitions. Cassirer pense même que la religion ne cherche plus dans le divin la quête de pouvoirs magiques mais la puissance de la vertu. Il nous dit dans l'Essai sur l'homme : "L'homme qui cultive et arrose le sol, plante un arbre ou tue un animal dangereux, accomplit un devoir religieux; il prépare et assure la victoire finale de la puissance du bien, du "sage souverain" sur son adversaire démoniaque. Nous sentons en tout cela l'effort héroïque du genre humain, un effort pour se délivrer de la pression et de la contrainte des forces magiques, un nouvel idéal de liberté. Car ce n'est que grâce à la liberté, par une libre décision, que l'homme, ici, peut entrer en rapport avec le divin. L'homme devient, grâce à cette décision, l'allié du dieu."

4. La religion se différencie du mysticisme

Le mysticisme consiste en la recherche d'une relation intime et immédiate, d'une fusion avec la divinité. La plupart des mystiques se dispensent donc de la médiation d'une institution cléricale afin de favoriser une relation de proximité avec la divinité. La religion pourrait au contraire se définir ainsi que le suggère Jaspers comme dans Philosophie "un rapport à la transcendance devenu objectif dans le culte et dans le savoir traditionnel, lié à une institution ecclésiale et à une autorité".


II - L'opposition de la religion et de la raison

1. L'exercice de la raison perçu comme une menace par l'autorité institutionnelle


Toute religion s'établit sur l'autorité institutionnelle et sur le droit exclusif de cette autorité à révéler la vérité, elle peut pervertir la vérité en superstition, pousser à l'intolérance et à la violence. Pour la raison aucune pensée n'est interdite, sacrée. Seule la rigueur et la cohérence sont exigées d'un point de vue rationnel. Socrate a été accusé d'impiété non pas parce qu'il rejetait les dieux de la cité car il les honorait comme tout autre citoyen mais parce qu'il soumet à l'examen critique tout ce qui va guider ses comportements (cf extrait d'Éloge de la Philosophie, de Merleau-Ponty). L'impiété suprême est la confiance de la raison dans la puissance de la pensée libre. La volonté même de rechercher la vérité par les ressources que nous trouvons en nous-mêmes est déjà une atteinte aux dogmes sacrés. Vouloir comprendre ce à quoi l'on croit est déjà un péché d'orgueil. Rechercher des preuves à l'existence de Dieu est une offense faite à l'autorité qui exige la soumission aux dogmes sans examen critique de la raison. La raison conduit cependant Descartes à démontrer l'existence de Dieu : "revenant à examiner l'idée que j'avais d'un Être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont compris entre deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que par conséquent, il est pour le moins aussi certain que Dieu qui est cet Être parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie ne saurait être." extrait du Discours de la Méthode, 4ème partie. Vouloir accéder à Dieu par la raison plutôt que par la révélation est perçu comme une atteinte à la religion. Ce serait ainsi que le pense Pascal dans Le Mémorial substituer le "Dieu des philosophes et des savants" au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Le Dieu des philosophes est une figure non religieuse du divin. Pascal n'a pas de mots assez amers pour stigmatiser la réduction de Dieu à un premier moteur, il considère que la philosophie de Descartes ne vaut pas une heure de peine : "je ne puis pardonner à Descartes ; il aurait bien voulu dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour le mettre en mouvement, après cela il n'a plus que faire de Dieu." Pensée 77. Cette menace envers la religion devient plus grande encore quand l'homme par ses découvertes rationnelles entreprend de se rendre maître comme possesseur de la nature selon l'expression de Descartes. Il pourrait concourir lui-même à son salut terrestre en améliorant ses conditions de vie. Cf La vie de Galilée de Berthold Brecht. Réduire la religion à l'obéissance aveugle à un ensemble de dogmes et à l'obscurantisme, n'est-ce pas la transformer en superstition qui s'opposerait à la vraie religion ? Cf Spinoza dans la préface du Traité des autorités théologiques et politiques.

2. La religion (dans son esprit) revendique l'irrationnel comme fondement.

Les religions dites révélées sont dépendantes d'une révélation de la Vérité par des prophètes ou des hommes saints comme Confucius, Bouddha, Moise, le Christ, Mahomet. A la base de la religion, il y a des vérités acceptées dans une confiance absolue. Tertullien va même jusqu'à dire dans la Chair du Christ (V,4) : "credo quia absurdum". Les croyants doivent s'en remettre à ceux à qui la Vérité a été révélée. Ils doivent croire ce que les autres voient. Le croyant a besoin d'un intermédiaire dans sa relation à Dieu. Cette caution est celle du témoin. Les apôtres sont les premiers témoins qui portent la parole dans la religion chrétienne. Le sentiment religieux repose sur une médiation qui nous place dans une dépendance vis à vis d'autrui. La foi ainsi comprise repose sur un assentiment inexplicable et non sur un examen rationnel (cf Hobbes). La croyance qui s'en remet à un témoin devient confiance car il ne s'agit pas tant d'une relation du croyant à Dieu que d'une relation du croyant au prêtre, au rabbin, à l'imam rendant plus floue la limite entre religion et secte. Rousseau critique dans L'Emile en ces termes la religion révélée : "Et comment savez-vous que votre secte est là bonne ? Parce que Dieu l'a dit. Et qui vous a dit que Dieu l'a dit ? Mon pasteur qui le sait bien. Mon pasteur me dit d'ainsi croire, et ainsi je crois". Une démarche rationnelle peut difficilement entretenir un tel rapport à la vérité.

Transition :
La révélation est-elle nécessaire à la vraie foi ? Peut-on concevoir une religion naturelle (par opposition à la religion révélée) qui serait compatible avec la raison ?


III - Une réconciliation possible ?

1. La religion naturelle

La religion naturelle postule que la représentation que l'on se fera de Dieu sera d'autant plus véridique qu'on ressentira comme de façon innée, sa présence immanente dans la nature humaine indépendamment de toute révélation, de toute église et de tout dogme. Dieu est perçu comme un Être suprême, unique, commun à tous les hommes, créateur et conservateur de l'ordre du monde. Rousseau définit ainsi sa religion naturelle : "Je crois que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage; je le vois ou plutôt je le sens, et cela m'importe à savoir. Mais ce monde est-il éternel ou créé ? Y a-t-il un principe unique des choses ? Y en a-t-il deux ou plusieurs ? Et quelle est leur nature ? Je n'en sais rien et que m'importe". Ramener Dieu au sentiment d'un principe créateur, d'une transcendance rattachée à aucune institution n'est-ce pas une forme d'athéisme déguisée ? N'y a-t-il aucun rencontre possible entre la religion comme telle et la raison ?

2. La révélation nous enseigne de développer notre raison

Averroès nous invite à envisager la révélation comme une invitation au développement rationnel :"Puisque donc est bien établi que la Révélation déclare obligatoire l'examen étants au moyen de la raison et de la réflexion sur ceux-ci, et que par ailleurs, réfléchir n'est rien d'autre qu'inférer, extraire l'inconnu du connu -ce en quoi consiste le syllogisme, ou qui s'opère au moyen de lui-, alors nous avons l'obligation de recourir au syllogisme rationnel pour l'examen des étants." Discours décisif où l'on établit la connexion entre la Révélation et la philosophie. Il n'y a qu'une seule vérité mais de multiples expressions possibles, le Coran nous commande de nous servir de notre raison si nous le pouvons. La loi divine possède un sens extérieur et un sens intérieur à cause de la diversité qui existe dans le naturel des hommes. La grande masse sensible seulement au sens extérieur est incapable d'interprétation du texte sacré. Si l'on nous dit que Dieu est lumière, il faut laisser le vulgaire le contempler comme on le fait du soleil. Le philosophe ne saurait se contenter du sens extérieur et des métaphores. Il a besoin d'interpréter de façon certaine par démonstration le sens extérieur pour délivrer le sens intérieur. L'enfer et le paradis ne sont que des images figurant les châtiments et les récompenses purement spirituels des événements de l'âme liés au degrés de perfection acquis par l'intelligence et les mœurs.

3. La raison prépare le champ à la foi d'une double façon.

La raison se développe dans deux domaines différents pour Kant, d'un point de vue théorique et d'un point de vue pratique. La raison théorique recherche la connaissance des phénomènes et obéit au principe de raison suffisante. Remonter jusqu'à une cause première elle-même non causée est un désir rationnel légitime que la raison théorique exprime. L'existence d'un premier principe non démontrable mais rationnellement possible et souhaitable est donnée à la raison théorique par la foi, il s'agit de Dieu comme premier moteur de toute création. La raison pratique vise la moralité des actions, et obéit à l'impératif catégorique qui nous enjoint de ne jamais traiter autrui seulement comme un moyen de mon plaisir ou de mon intérêt mais comme une fin en soi à savoir une personne qui a une valeur en elle, une dignité parce qu'elle-même est aussi capable d'exiger d'elle cet impératif (loi morale). Il est moralement nécessaire d'admettre l'existence de Dieu afin de pouvoir penser la réconciliation de la morale et du bonheur. Leur dissociation crée un sentiment d'injustice que la religion apaise par une réparation dans l'au-delà. La religion chrétienne est une religion naturelle en accord avec ce que la raison pratique prescrit. Elle illustre de façon figurée des exigences rationnelles d'un point de vue pratique. La morale conduit à la religion. L'idée de l'existence de Dieu est une exigence de la Raison pratique, un postulat rendu nécessaire subjectivement, sur le plan de l'action. Cf texte de Kant dans la Religion dans les limites de la Raison.

4. La religion comme représentation du rationnel et du vrai que le philosophe pense.

La philosophie ne s'oppose pas à la religion, elle la comprend, c'est l'entendement (que Hegel différencie de la Raison) revendiqué par les philosophes des Lumières qui s'oppose à la religion. En effet, l'entendement établit des oppositions et relève les différences; la Raison est capable de dialectique à savoir qu'elle sait dépasser les oppositions pour les comprendre comme des moments d'une même essence. La religion et la philosophie ont un objet commun: le vrai en soi et pour soi. La religion opère la réconciliation du fini et de l'infini au travers du recueillement alors que la philosophie le fait au travers de la pensée. "Le recueillement est le sentiment de l'unité du divin et de l'humain, mais un sentiment qui pense; dans l'expression recueillement est déjà contenu le penser." Le philosophie est un penser pur. La religion s'appuie sur des images, elle pense avec l'imagination. Ceci permet aussi à la religion d'être comprise d'un large public. Elle est une pensée impure. Hegel accorde à la fois le statut d'une intériorité spirituelle à condition de ne pas la limiter à une croyance naïve à des récits de miracles. La lettre du récit doit s'effacer devant son sens spirituel. Le récit des miracles est un support narratif pour figurer des vérités existentielles.


5. La foi sensible au cœur et non à la raison

Penser la religion comme une présentation impure de l'esprit, n'est-ce pas manquer sa spécificité ? La foi ne doit-elle pas prioritairement être sensible au cœur et non à la raison ? Notre rapport à Dieu n'est religieux que dans la mesure même de l'absence de Dieu, de sa non manifestation. L'écriture dit Pascal, dit que "Dieu est un Dieu caché" Pensées 242, un Dieu que l'aveuglement des hommes ne mérite pas. Il ne se manifeste que parcimonieusement. C'est parce que sa présence est incertaine que la question est tragique. Le pari pascalien n'est pas un choix : "il faut parier. Ce n'est pas volontaire : vous êtes embarqué" Pensées 233. Puisque la raison n'est pas en position de décider de l'existence de Dieu, ce n'est pas à elle que Dieu s'adresse mais au cœur : "C'est le cœur qui sent et non la raison. Voilà ce qu'est la foi : Dieu sensible au cœur et non à la raison" Pensées 278. Le cœur est chez Pascal cette intériorité que seul Dieu peut sonder et qui est en amont de toute raison. Le manque de preuves ne nuit pas à la foi des chrétiens, bien au contraire : "vous vous plaigniez de ce qu'il ne la prouve pas ! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole, c'est en manquant de preuves qu'il ne manquent pas de sens.". On peut dire de Pascal qu'il est fidéiste c'est à dire qu'il pense que la foi se suffit à elle-même, il rejette toute justification rationnelle des dogmes et s'oppose au rationalisme religieux ou philosophique. La position fidéiste rend le mieux compte de l'expérience religieuse.

Transition :
Toutefois si la religion est d'abord une expérience intérieur, existentielle, une affaire privée, nul ne peut l'imposer à un autre ou l'exiger d'un autre. Seule la tolérance peut être de mise en la matière. Pourquoi la religion a-t-elle déchaîné tant de critiques ? N'est-ce pas parce qu'elle a été perçue comme une illusion aliénante qui dépossédait l'homme au profit de Dieu qui n'est peut-être que le miroir idéalisé de l'homme ? L'homme n'aurait-il finalement pas affaire qu'à lui-même dans la religion ?

IV - L'homme n'a-t-il affaire qu'à lui-même dans la religion ?

1. L'homme n'a affaire qu'à lui-même dans la religion (Marx)

Pour se représenter les pouvoirs de l'espèce humaine, l'homme les projette sur une substance infinie étrangère à lui. Pour pouvoir penser ses attributs au niveau de l'espèce, l'homme construit un Dieu à son image. Dieu est en quelque sorte le miroir de l'homme cf texte de Feuerbach dans L'Essence du Christianisme. L'homme rend un culte au Dieu dans lequel il se reconnaît le mieux, par exemple les grecs vénèrent Apollon et Athéna en qui ils trouvent magnifiés leur propres qualités à savoir la beauté artistique et la raison philosophique. Ce transfert n'est pas sans danger car pour enrichir Dieu, l'homme doit se faire pauvre car l'homme affirme en Dieu ce qu'il nie en lui. En ce sens, la religion est une aliénation de l'homme au sens où il a abandonné sa propre propriété à autrui. Il faut désormais que l'homme se réapproprie ce qu'il a confié à la religion. Telle est la critique qu'effectue Feuerbach dans les Manifestes Philosophiques de la religion et que Marx reprendra à son compte. Ainsi Marx dit-il dans la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel : "La religion n'est que le soleil illusoire qui gravite autour de l'homme, tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même." Pour Marx si l'homme cherche hors de lui la réalité qui lui manque, c'est parce qu'il vit dans une société où règne l'exploitation de l'homme par l'homme et qu'il est appauvri. Pour Feuerbach, l'appauvrissement de l'homme est le résultat de l'aliénation religieuse alors que pour Marx, c'est l'appauvrissement de l'homme par l'exploitation sociale qui est la cause de l'aliénation religieuse car "Renoncer aux illusions religieuses sur sa situation, c'est déjà commencer à renoncer à la situation qui a besoin d'illusion.". La religion est l'opium du peuple, elle est le symptôme d'une maladie, celle de la société qui rend l'homme malade.

2. La religion comme illusion nourrie par le désir humain (Cf Freud)

L'édification d'un créateur d'une intelligence supérieure et d'une bonté protectrice n'est pas une simple erreur mais une illusion où le désir humain a sa part. Elle relève d'un investissement psychologique, elle exprime ce que nous voudrions voir vrai (cf Freud). La religion est définie comme névrose c'est-à-dire comme l'expression d'un conflit intérieur, un compromis entre nos désirs inconscients et nos aspirations conscientes. Elle est pensée sur le modèle de la névrose individuelle liée à la relation de l'enfant au père, il s'agit ici de la relation de l'humanité à Dieu dont la névrose religieuse serait une étape de la croissance tendant à disparaître une fois l'humanité parvenue à l'âge adulte. Une fois dépassées nos peurs infantiles souvent entretenues par la religion, nous pourrons dépasser ce besoin d'être contraints et protégés par une autorité supérieure.


3. La fin de la religion : une illusion plus grande encore. (cf Nietzsche)

La provocation de Nietzsche est frappante : "le plus grand des événements récents -la mort de Dieu, le fait autrement dit que la foi dans le Dieu chrétien a été dépouillée de sa plausibilité- commence à jeter ses premières ombres sur l'Europe". "Dieu est mort" (formule chrétienne chantée dans un cantique de Bach) résume l'effondrement de toutes les valeurs transmises depuis l'antiquité. Dieu étant immortel, de quoi Dieu est-il la métaphore ? Dieu symbolise le référent idéal, la cause physique première et le garant moral, le monde suprasensible, le domaine des Idées et des Idéaux. Avec la mort de Dieu, est-ce la fin des repères moraux transcendants ? Du sentiment de pêché ? Avec la fin de la religion, est-ce la fin de la morale ? Ne peut-on concevoir la morale indépendamment de la religion ? A moins que la recherche de repères transcendants que nous inventons même de façon athée n'ait encore quelque chose de religieux ? Tout le monde ne peut être un funambule dansant sur des cordes légères au dessus du vide. La pire ne peut-il arriver si des valeurs idéologiques sans garde-fou moral ne s'emparent de la place occupée par la religion ? Comme le dit Nietzsche dans le paragraphe 33 du Gai Savoir :" l'événement est en soi beaucoup trop considérable, trop lointain, trop au-delà de la faculté conceptuelle du grand nombre pour que l'on puisse prétendre que la nouvelle en soit déjà parvenue, bien moins encore, que d'aucuns se rendent compte de ce qui s'est réellement passé, comme de tout ce qui doit désormais s'effondrer, une fois ruinée cette croyance, pour avoir été fondée sur elle, et pour ainsi dire enchevêtrée en elle : par exemple notre morale dans sa totalité." Serons-nous à la hauteur de cette place laissée à l'inventivité humaine ?

4. Les résurgences du religieux refoulé (Mircéa Eliade)

A en croire Mircea Eliade : " la majorité des <<sans>> se comportent encore religieusement à leur insu [...] l'homme moderne qui se sent et se prétend areligieux dispose encore de toute une mythologie camouflée et de nombreux ritualismes dégradés.". C'est le cas lors de la fête du nouvel an, de la pendaison de crémaillère, de l'obtention d'un nouvel emploi ou d'une promotion sociale mais aussi lors d'un mariage ou de la naissance d'un enfant. Ces événements impliquent une solennité que ne sait pas leur conférer le domaine areligieux. L'homme profane est le descendant de l'homme religieux, il a intégré son histoire religieuse dans son inconscient. C'est en lui que l'homme puise pour chercher des solutions aux difficultés de sa propre existence et dans ce sens l'inconscient remplit le rôle de la religion. En l'homme gît la possibilité de réintégrer une expérience religieuse. Ce n'est pas la croyance en un Dieu qui définit la religion dans son essence mais l'attitude religieuse qui suppose certaines valeurs transcendants la vie elle-même. On peut donc être ainsi que le dit Einstein un incroyant profondément religieux. Une humanité libérée de tout sentiment religieux serait comme l'explique Nietzsche un symptôme du nihilisme, elle exprimerait la dévalorisation de toutes les valeurs. Il faudra réinventer du sacré. On comprend mieux alors pourquoi les Révolutionnaires français alors même qu'ils saccageaient les églises et pourchassaient le clergé, éprouvaient par ailleurs le besoin de fonder une religion civile avec son culte de l'Être suprême, ses rituels, ses cérémonies.

Conclusion et ouverture :
L'existence humaine est pensable sans Dieu, Dieu peut n'être qu'une invention du désir humain. Tout sentiment religieux ne s'arrête pas au divin, l'essence de la religion se manifeste dans la distinction du sacré et du profane, dans la relation à ce qui est hors de moi et pourtant constitutif de moi-même. L'homme est essentiellement un pont vers ce qui le dépasse. Certes dans la religion, il n'a affaire qu'à lui-même mais il est lui-même constitué d'un rapport à l'éternité, à l'infini et lorsque l'homme part à la recherche de lui-même, il ne peut faire l'impasse d'une dimension qui le transcende et dont il procède. Comme le dit Kierkegaard, dans La Maladie à la mort : "le moi de l'homme est un rapport ainsi posé par dérivation qui se rapporte à lui-même et, se rapportant à lui-même se rapporte à autre chose.". Le rapport au religieux peut être occulté, il ne peut être dépassé ; l'illusion qui nous le ferait croire nous y ramènerait plus fortement à notre insu et de façon plus irrationnelle encore. La recherche d'un sens existentiel transcendant la vie elle-même relève du religieux ; ce dernier s'affirme explicitement dans les religions, implicitement par exemple dans l'idée de progrès rationnel, social, politique. La lutte politique ne constitue-t-elle pas pour Marx une nouvelle foi ?
 
 
 
 
Les applications possibles autour d'un thème de philosophie : la religion
 
Le cours très complet sur le thème de la religion, du fait des arguments et des contre-arguments exposés dans la fiche bac, vous permet de vous entraîner à l'élaboration de plans dialectiques sur différents sujets faisant appel aux concepts suivants :  religion, raison, opposition et conciliation possible entre la raison et la foi, la connaissance rationnelle ou l'irrationnel et.
 
Voici en liens les sujets qui pourraient être traités grâce à la réflexion sur le thème de la religion :
 
Problématiser un concept :
 
  • La foi doit elle primer sur la raison?
  • Plan dialectique possible pour ce sujet
  • Proposition de plan : thème de la religion, séquence "culture"
  • Thèse : certaines vérités relatives à Dieu ne peuvent être connues que par la foi
  • antithèse : les vérités qui ne sont pas rationnellment démontrables ne méritent pas de crédit
  • Accéder au document
 
  • Croire est ce renoncer à l'usage de la raison?
  • Plan dialectique proposé :
  • Thèse : la foi est contraire à la raison en tant qu'elle n'est que superstition
  • Antithèse : Foi et raison ne sont pas incompatibles pour les philosophes rationalistes.
  • Accéder au document
 
Pour aller plus loin :
 
Textes indispensables en lecture
 
 
 
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