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Léry, Montaigne, Strauss. Quelles qualités des peuples du Nouveau Monde les textes mettent-ils en relief?

QUESTION DE CORPUS (Qualités des peuples du Nouveau Monde), SUJET BAC CORRIGE, HUMANISME

 
BAC BLANC EAF, 1èresL
Objet d'étude : Vers un espace culturel européen : Renaissance et humanisme.

 
Corpus : 
Texte A : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578 (orthographe modernisée).

Texte B : Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI « Des coches », 1588 (adaptation en français moderne par André Lanly).

Texte C : Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.

 

 
 
TEXTE A : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578.
 [Artisan d’origine modeste et de religion protestante, Jean de Léry participa à une expédition française au Brésil. A cette occasion, il partagea pendant quelque temps la vie des indiens Tupinambas. Vingt ans après son retour en France, il fit paraître un récit de son voyage.]
 
            Au reste, parce que nos Tupinambas sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir1 leur Arabotan, c'est-à-dire bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande : « Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c'est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin pour quérir du bois pour vous chauffer, n’y en a-t-il point en votre pays ? » A quoi lui ayant répondu que oui et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même2 du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, ains3 (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) que les nôtres l’emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain : « Voire4, mais vous en faut-il tant ? 
 - Oui, lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon5) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises6 et de draps rouges, voire même (m’accommodant7 toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais vu par deçà8, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays.
 - Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. » 
 Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre, dit : 
 « Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? » 
 - Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. » Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef :  - « Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ? ». « - A ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux9 à ses frères, sœurs et plus prochains parents. » « - Vraiment, dit alors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud), à cette heure connais-je10 que vous autres Mairs, c'est-à-dire Français, êtes de grand fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? La terre qui les a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il), des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui a nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur cela. » 
Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai ouï de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain.
 
1- Quérir : aller chercher. 
2- Ni même : ni surtout. 
3- Ains : mais. 
4- Voire : soit. 
5- En lui faisant trouver bon : pour le persuader.
6- Frises : étoffes de laine. 
7- M’accommodant : essayant. 
8- Par deçà : chez les Tupinambas, au Brésil.
9- A défaut d’iceux : s’il n’a pas d’enfants.
10- Connais-je : je me rends compte.
 
 
TEXTE B : Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI « Des coches », 1588.
 [Dans ce passage de ses Essais, Montaigne se fonde sur les témoignages qu'il a lus pour critiquer le comportement des conquérants européens dans le Nouveau Monde.]
 
            La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux1 montrent que [ces hommes] ne nous étaient nullement inférieurs en clarté d'esprit naturelle et en justesse [d'esprit]. La merveilleuse magnificence des villes de Cusco2 et de Mexico et, parmi beaucoup d'autres choses semblables, le jardin de ce roi, où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l'ordre et la grandeur qu'ils ont dans un jardin [normal], étaient excellemment façonnés en or, comme, dans son cabinet3, tous les animaux qui naissaient dans son État et dans ses mers, et la beauté de leurs ouvrages en joaillerie, en plume, en coton, dans la peinture, montrent qu'ils ne nous étaient pas non plus inférieurs en habileté. Mais en ce qui concerne la dévotion, l'observance des lois, la bonté, la libéralité4, la franchise, il a été très utile pour nous de ne pas en avoir autant qu'eux. Ils ont été perdus par cet avantage et se sont vendus et trahis eux-mêmes. Quant à la hardiesse et au courage, quant à la fermeté, la résistance, la résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons dans les recueils de souvenirs de notre monde de ce côté-ci [de l'Océan]. Car, que ceux qui les ont subjugués suppriment les ruses et les tours d'adresse dont ils se sont servis pour les tromper, et l'effroi bien justifié qu'apportait à ces peuples-là le fait de voir arriver aussi inopinément des gens barbus, différents d'eux par le langage, la religion, par l'aspect extérieur et le comportement, venant d'un endroit du monde où ils n'avaient jamais imaginé qu'il y eût des habitants, quels qu'ils fussent, [gens] montés sur de grands monstres inconnus, contre eux qui non seulement n'avaient jamais vu de cheval mais même bête quelconque dressée à porter et à avoir sur son dos un homme ou une autre charge, munis d'une peau luisante et dure5 et d'une arme [offensive] tranchante et resplendissante, contre eux qui, contre la lueur qui les émerveillait d'un miroir ou d'un couteau, échangeaient facilement une grande richesse en or et en perles, et qui n'avaient ni science ni matière grâce auxquelles ils pussent, même à loisir, percer notre acier ; ajoutez à cela les foudres et les tonnerres de nos pièces [d'artillerie] et de nos arquebuses, capables de troubler César lui-même, si on l'avait surpris avec la même inexpérience de ces armes, et [qui étaient employées] à ce moment contre des peuples nus, sauf aux endroits où s'était faite l'invention de quelque tissu de coton, sans autres armes, tout au plus, que des arcs, des pierres, des bâtons et des boucliers de bois ; des peuples surpris, sous une apparence d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues : mettez en compte, dis-je, chez les conquérants cette inégalité, vous leur ôtez toute la cause de tant de victoires.
 
1- Il s'agit des peuples indiens d'Amérique du Sud victimes des conquérants européens. 
2- Cusco, alors capitale du Pérou. 3- Cabinet : bureau. 
4- Libéralité : générosité. 
5- Peau luisante et    dure : il s'agit de l'armure.
 
 
TEXTE C : Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.
 [Lors d’une expédition au Brésil, en 1938, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss a partagé la vie quotidienne d’un peuple indien, les Nambikwara.]
 
            Pour moi, qui les ai connus à une époque où les maladies introduites par l’homme blanc les avaient déjà décimés, mais où – depuis des tentatives toujours humaines de Rondon1 – nul n’avait entrepris de les soumettre, je voudrais oublier cette description navrante2 et ne rien conserver dans la mémoire, que ce tableau repris de mes carnets de notes où je le griffonnai une nuit à la lueur de ma lampe de poche : « Dans la savane obscure, les feux de campement brillent. Autour du foyer, seule protection contre le froid qui descend, derrière le frêle paravent de palmes et de branchages hâtivement planté dans le sol du côté d’où on redoute le vent ou la  pluie ; auprès des hottes emplies des pauvres objets qui constituent toute une richesse terrestre ; couchés à même la terre qui s’étend alentour, hantée par d’autres bandes également hostiles et craintives, les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l’un pour l’autre le soutien, le réconfort, l’unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l’âme nambikwara. Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine. »
 
1- Rondon (1865-1958), explorateur brésilien qui tenta d’adapter les Indiens à la vie moderne tout en cherchant à préserver leurs mœurs et coutumes. 
2- Lévi-Strauss vient de lire un compte-rendu ethnologique indiquant que la situation de la tribu dont il avait partagé la vie quinze ans auparavant s’est extrêmement dégradée.
 
I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :
  Quelles qualités des peuples du Nouveau Monde les textes proposés mettent-ils en relief ?
 
 
CORRECTION DE LA QUESTION DE  CORPUS
 
Une intro rapide.
3 paragraphes.
Une conclusion synthétique qui répond clairement à la question posée.
 
Chaque paragraphe doit contenir : Un argument et la confrontation d’au moins deux auteurs + citations + procédés + analyses + lien avec question posée = et TOUS les auteurs doivent âtre convoqués au moins une fois dans l’ensemble des trois paragraphes.
 
Réponses attendues (non exhaustives) : des qualités humanistes.
 
A) Curiosité, soif de comprendre, de découvrir d’autres cultures que la leur et description d’un monde à part, retiré, en marge et « sauvage » = un esprit humaniste.
            Léry : Jeu des questions réponses, le vieil indien fait progresser l’échange en relançant sans cesse la conversation par ses réflexions et ses interrogations. Soif d’apprendre et de comprendre.
            Montaigne : « des peuples surpris, sous une apparence d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues. » Vocabulaire axiologique qui met en évidence un peuple avide de rencontre et de nouveauté, à tel point qu’il ne se méfie pas et sera victime de cette curiosité naïve. Le groupe binaire adjectival (étrangères et inconnues) est une périphrase pour les Européens, elle révèle le point de vue du peuple du Nouveau Monde et met en valeur leur curiosité et leur soif de découverte.
            Lévi-Strauss : « la nostalgie d’une unité perdue ». La périphrase (unité perdue) rend compte du point de vue du narrateur. Le propos axiologique met en valeur une conscience d’Européen face au spectacle de ce retour aux sources, de ce monde innocent non corrompu par la modernisation et le progrès technologique. Le peuple que nous décrit Lévi-Strauss ne semble pas curieux, mais la métaphore rend compte d’un certain Âge d’or d’innocence et de pureté que les Européens ont perdu depuis longtemps. Ce peuple prend des accents édéniques en ce qu’il n’a pas encore été touché par le progrès.
            = Qualité de ces peuples = La tolérance !! Pas de discrimination, pas de peur de l’étranger, pas de préjugés, ils ont accueilli les Européens à bras ouverts.
 

 

 
B) Intelligence humaniste.
            Léry : « Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, + grands discoureurs + lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud » = Vocabulaire appréciatif et épidictique et litote méliorative = le narrateur développe un point de vue appréciatif qui rend compte de l’intelligence et des facultés intellectuelles de l’indien. Ce représentant du peuple du Nouveau Monde fait preuve d’esprit et de réflexion.
            Montaigne : « La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux montrent que [ces hommes] ne nous étaient nullement inférieurs en clarté d'esprit naturelle et en justesse [d'esprit]. » Art de la litote + vocabulaire mélioratif, fortement épidictique = peuple très intelligent, raisonné et réfléchi.
            Lévi-Strauss : « On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine. » L’auteur met surtout l’accent sur les qualités humaines de ce peuple. Le vocabulaire épidictique, l’accumulation d’adjectifs hyperboliques et de substantifs éthiquement valorisants mettent en lumière l’innocence et la pureté de ce peuple, leur absence totale de méchanceté.
            = 2ème qualité = bienveillance et intelligence + ouverture d’esprit et gentillesse. En un mot, des peuples humanistes qui mettent l’homme et ses facultés de penser et d’aimer au premier plan.
 

 

 
C) Se contentent de ce qu’ils ont, de ce que la terre leur offre, vivent en harmonie avec leur environnement et avec les hommes.
            Léry : « La terre qui les a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? » = L’interrogation fait encore débat aujourd’hui et prend une connotation polémique. Elle met en valeur la surprise du vieillard face aux agissements inconsidérés des Européens qui ne savent pas se contenter de ce que la terre leur offre.
            Montaigne : « Mais en ce qui concerne la dévotion, l'observance des lois, la bonté, la libéralité4, la franchise, il a été très utile pour nous de ne pas en avoir autant qu'eux. » L’ironie de l’auteur qui dénonce la méchanceté des Européens décrit un peuple profondément humain. L’accumulation de termes mélioratifs rend compte d’un peuple éthiquement parfait et sans défaut, ce qui l’a mené à sa perte.
            Levi-Strauss : « les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l’un pour l’autre le soutien, le réconfort, l’unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l’âme nambikwara. » Le réseau métaphorique tisse la description de relations humaines basées sur la confiance, la tendresse et l’amour. Le groupe ternaire construit l’image édénique d’un couple parfait et utopique.
 
            = 3ème qualité encore humaniste = respect de soi, des autres et de l’environnement...

Nathalie LECLERCQ
 
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