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La chanson de Roland, analyse du livre

Brevet

 

 

La chanson de Roland


I. – Avant-Propos et Dédicace


À tous ceux qui ignorent notre vieille poésie nationale, à tous ceux qui ont souci de la connaître, nous dédions ces quelques pages.

La France, qui est la plus épique de toutes les nations modernes, a jadis possédé deux cents Poëmes populaires. consacrés à des héros chrétiens, à des héros français.

Ces poëmes étaient chantés, et se rattachaient par leur sujet à certaines familles héroïques, à certaines gestes. De là leur nom de « Chansons de geste ».

Imaginez de longs récits poétiques où plusieurs milliers de vers sont inégalement distribués en un certain nombre de tirades ou laisses. Et figurez-vous, dans chacun de ces couplets, tous les vers terminés à l’origine par les mêmes assonances, et, plus tard, par les mêmes rimes. Telles sont les Chansons de geste ; tels sont ces chants épiques de la France que toute l’Europe a connus, imités et traduits, et qui ont fait le tour du monde avec nos traditions et notre gloire.

Or, la plus antique, la plus célèbre, la plus belle de toutes les Chansons de geste, c’est la Chanson de Roland.

Nous allons parler de la Chanson de Roland.

Notre vœu le plus cher, c’est qu’après nous avoir entendu, les femmes même et les enfants connaissent, admirent et respectent le plus beau monument, le type le plus achevé de l’Épopée française.

C’est notre vœu, parce qu’on ne saurait aimer le Roland sans aimer plus vivement la France.





II. – L’Histoire


Le 15 août 778 [1], au fond d’une petite vallée des Pyrénées qui est encore aujourd’hui connue sous le nom de Roncevaux, il se passa un drame terrible, dont le retentissement devait être incomparable, et qui allait, durant plusieurs siècles, inspirer les poëtes de toutes les nations chrétiennes.

Le roi des Francs, Charles, revenait de cette expédition d’Espagne où il n’avait été qu’à moitié vainqueur. Attiré là-bas par les divisions des princes musulmans, il s’était généreusement proposé de délivrer l’église du joug des Sarrasins ; mais il n’avait rien fait au delà de l’Èbre. Il avait réussi devant Pampelune, mais échoué devant Saragosse. Et il s’en revenait assez tristement, ayant mille projets en tête.

Dans son arrière-garde se trouvaient Roland, le préfet de la Marche de Bretagne ; Anselme, le comte du palais ; Eggihard, le « prévôt de la table royale » ; toute l’élite de sa cour, tous les chefs de son armée.

La grande armée avait passé sans encombre.

Mais tout à coup, au moment où l’arrière-garde arrivait en ce passage étroit de la montagne qu’indique la petite chapelle d’Ibagneta, un bruit formidable se fit entendre dans les bois épais dont cette partie des Pyrénées est encore couverte. Des milliers d’hommes en sortirent et se jetèrent sur les soldats de Charles. Ces agresseurs inattendus, c’étaient les Gascons, que tentait l’espoir d’un gros butin, et qui, d’ailleurs, – comme tous les montagnards, – n’aimaient pas que l’on violât ainsi leurs montagnes. Ils précipitèrent les Francs dans le petit vallon qui est là tout près, afin de se donner la joie de les égorger tout à leur aise. Et de fait, ils les égorgèrent jusqu’au dernier.

C’est ainsi que mourut Roland.

L’histoire ajoute que les Gascons se dispersèrent, que leur crime demeura impuni, et que Charles en ressentit une longue et cruelle douleur.

Tel est le fait que raconte Éginhard au chapitre neuvième de sa Vie de Charlemagne. On en trouve également le récit dans les célèbres Annales qui ont été si longtemps attribuées à ce même Éginhard, comme aussi dans les vers du poëte saxon et dans la chronique de l’astronome limousin [2].

Malgré les réticences de tous ces narrateurs, il est aisé de voir que ce désastre fut considérable. L’intensité de la légende prouve assez clairement que les historiens ont atténué l’importance de la défaite ; un simple accident d’arrière-garde n’aurait jamais produit un tel dégagement de poésie.

Quoi qu’il en soit, voilà le fait QUI A DONNÉ LIEU À TOUTE NOTRE LÉGENDE ; voilà le fait QUI EN A ÉTÉ LE GERME.

Car toute légende a rigoureusement besoin d’un germe historique ;

Et la légende de Roland est sortie tout entière de ces huit mots d’Eginhard : In quo prœlio Hruodlandus, limitis Britannici prœfectus, interficitur. Ô petits commencements d’une grande chose !



III. – La Légende


Dès le lendemain de la catastrophe de Roncevaux, la Légende, – cette infatigable travailleuse et qui ne reste jamais les bras croisés, – se mit à travailler sur ce fait profondément épique. Et nous allons assister d’un œil curieux à ce long et multiple labeur.

Elle commença tout d’abord par exagérer les proportions de la défaite. Le souvenir de la grande invasion des Sarrasins en 792 et des deux révoltes des Gascons en 812 et 824 se mêlèrent vaguement, dans la mémoire du peuple, aux souvenirs de Roncevaux et accrurent l’importance du combat, déjà célèbre, où Roland avait succombé.

En second lieu, la Légende établit des rapports de parenté entre Charlemagne et ce Roland, dont elle fit décidément le centre de tout ce récit et le héros de tout ce drame.

Faisant alors un nouvel effort d’imagination, elle supposa que les Français avaient été trahis par un des leurs, et inventa un traître auquel fut un jour attaché le nom de Ganelon.

Ensuite elle perdit de vue les véritables vainqueurs, qui étaient les Gascons, pour mettre uniquement cette victoire sur le compte des Sarrasins, qui étaient peu à peu devenus les plus grands ennemis du nom chrétien.

Et enfin, ne pouvant s’imaginer qu’un tel crime fût demeuré impuni, la Légende raconta tour à tour les représailles de Charles contre les Sarrasins et contre Ganelon. Car, dans toute Épopée comme dans tout drame, il faut, de toute nécessité, que l’innocence soit récompensée et le vice puni.

Tels sont les cinq premiers travaux de la Légende.

Mais il en est encore deux autres que nous ne saurions passer sous silence. Dès la fin du IXe siècle, les mœurs et les idées féodales s’introduisirent fort naturellement dans notre récit légendaire, dont elles changèrent peu à peu la physionomie primitive.

Puis, vers la fin du Xe siècle, plusieurs personnages nouveaux firent leur apparition dans la tradition rolandienne. C’est alors, – pour plaire au duc d’Anjou Geoffroi et au duc de Normandie Richard [3], – c’est alors sans doute que les personnages de Geoffroi et de Richard furent imaginés par quelque poëte adulateur.

Il est POSSIBLE qu’une Chanson de Roland antérieure à la nôtre (elle serait de la fin du Xe ou du commencement du XIe siècle) ait eu pour auteur un Angevin, et c’est ce qui expliquerait le rôle considérable de Thierry l’Angevin à la fin de ce récit épique. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en ce qui concerne notre Roland, la Légende a modifié l’histoire à sept reprises et de sept façons différentes. Ce grand mouvement a commencé vers la fin du VIIIe siècle, et il était achevé au commencement du XIe.

C’est ce que nous appellerions volontiers les « sept Travaux de la Légende ». Et nous venons de les faire successivement passer sous les yeux de nos lecteurs.


IV. – Les premiers Chants


Que, dès le règne de Charlemagne, il ait existé des chants populaires spécialement consacrés à Roncevaux et à Roland, la chose ne paraît pas douteuse. Qu’aucun de ces chants ne soit parvenu jusqu’à nous, le fait n’est que trop certain.

Mais quelle pouvait bien être la nature de ces chants primitifs ?

Ici, les érudits se divisent en deux groupes. Les uns affirment que ces premiers chants ont été épiques ; les autres n’y voient que des cantilènes, ou, pour parler plus clairement, de vraies chansons populaires, semblables aux rondes de nos enfants ou à ces complaintes naïves que certains chanteurs font entendre dans les rues de nos villages ou de nos villes.

Rien ne se ressemble moins que ces deux familles de poëmes, et leurs caractères n’ont rien de commun.

L’épopée, qui présente toujours un certain développement, est toujours chantée par des gens du métier : tels furent les aèdes chez les Grecs ; tels furent ces chanteurs de nos vieux poëmes français qu’on appelle les jongleurs.

Les cantilènes, au contraire, qui sont courtes et faciles à retenir, sont chantées par tout un peuple.

Or nous possédons deux textes historiques qui nous font voir, en effet, tout un peuple occupé en France à chanter certains poëmes rapides et brefs.

En 620, saint Faron, qui devait être un jour évêque de Meaux, sauva la vie à certains ambassadeurs saxons que Clotaire voulait faire périr. Cette belle action se mêla fort naturellement, dans les souvenirs du peuple, à la grande victoire que ce même Clotaire remporta, deux ans plus tard, sur toute la nation saxonne. De là une chanson populaire dont Helgiaire, le biographe de saint Faron, nous a transmis quelques fragments au IXe siècle, et dont il nous dit « qu’elle était sur toutes les lèvres, et que les femmes la chantaient en chœur en battant des mains [4] ». Certes, de tels mots ne sauraient s’appliquer à un chant épique.

Conteste-t-on la valeur de ce premier texte ? en voici un second qu’aucun juge ne saurait récuser. Il s’agit de cet autre Roland, de cet illustre capitaine de Charlemagne, de ce Guillaume qui a donné naissance à l’une de nos trois grandes gestes, de ce duc d’Aquitaine qui en 793 sauva la France des Sarrasins, de ce vaincu de Villedaigne dont la popularité peut se comparer à celle du vaincu de Roncevaux [5].

Un biographe de Guillaume (il vivait au XIe siècle) nous apprend que son héros était l’objet de mille chants populaires : « Quels sont les chœurs de jeunes gens, quelles sont les assemblées des peuples, quelles sont surtout les réunions des chevaliers et des nobles, quelles sont les veilles religieuses qui ne fassent doucement retentir, qui ne chantent son histoire en cadence, modulatis vocibus [6] ? »

De ce texte si important on peut tirer deux conclusions.

La première, c’est qu’il ne s’agit point ici de chants épiques. Une épopée, en effet, n’a jamais été chantée en chœur par toute une nation. Elle est bien trop longue et bien trop compliquée. Et tous les termes du biographe de Guillaume ne conviennent réellement qu’à des chants courts, vifs, populaires, mélodiques, moitié narratifs et moitié lyriques, tels que nous en possèderons plus tard un si grand nombre.

Notre seconde conclusion sera peut-être aussi rigoureuse.

Si Guillaume a donné lieu à des chants populaires, il n’a pu en être autrement de notre Roland, dont la gloire était, à tout le moins, aussi considérable.

Donc nous pouvons textuellement appliquer à Roland tout ce que le biographe de Guillaume nous apprend ici de son héros. Roland, lui aussi, a été chanté par tout un peuple.

Et nous ajouterons que ces premiers chants, ici encore, étaient nécessairement lyriques.

L’Épopée n’est venue que plus tard.

Nous avions autrefois pensé que les auteurs de nos plus anciens poëmes n’avaient guère eu qu’à souder ensemble ces cantilènes populaires pour en faire une seule et même chanson de geste. « Les premières chansons de geste, avions-nous dit, n’ont été que des bouquets ou des chapelets de cantilènes. »

Cette opinion était excessive. Nous sommes aujourd’hui convaincu que nos premiers épiques n’ont pas soudé réellement, matériellement, des cantilènes préexistantes. Ils se sont seulement inspiré de ces chants populaires ; ils en ont seulement emprunté les éléments traditionnels et légendaires ; ils n’en ont pris que les idées, l’esprit et la vie. Et ils ont trouvé tout le reste.


V. – Le poëme


La Chanson de Roland, telle que nous la possédons aujourd’hui, n’est pas, sans doute, la première épopée qui ait été consacrée à la gloire de notre héros.

Il est probable, comme nous le disions tout à l’heure, qu’un Roland a été composé vers la fin du Xe ou le commencement du XIe siècle. C’est ainsi du moins que nous expliquons l’intercalation singulière dans notre légende de ces deux personnages, Geoffroi d’Anjou et Richard de Normandie.

Dans le poëme que nous publions, il s’agit quelque part d’une prise de Jérusalem et d’un meurtre du patriarche par les Sarrasins vainqueurs. Ces vers contiennent sans doute une allusion à des événements très-réels de 969 et de 1012, et se trouvaient, sous une autre forme, dans cette première rédaction du Roland que l’on pourrait hypothétiquement placer entre les années 990 et 1020.


Quant à la Chanson qui est parvenue jusqu’à nous, il est difficile d’en préciser fort exactement la date ; mais il semble permis d’affirmer qu’elle est postérieure à la conquête de l’Angleterre par les Normands (1066) et antérieure à la première croisade (1096).

En d’autres termes, la Chanson de Roland appartient au dernier tiers du XIe siècle.

Mais les preuves ne sont pas aussi décisives que nous le voudrions.


Il est à peine utile de dire que le manuscrit ne peut ici nous être d’aucune utilité. Il appartient au milieu du XIIe siècle, et est notablement postérieur à la composition du poëme. Cherchons de la lumière ailleurs.



De l’étude du manuscrit passons rapidement à celle des assonances.
M. Gaston Paris, dans une longue dissertation qu’il a consacrée aux assonances de la Vie de saint Alexis comparées à celles du Roland, conclut à l’antériorité du premier de ces poëmes. Il montre, en effet, que dans le Saint-Alexis les notations ent et ant sont encore distinctes et ne peuvent « assonner » : dans le Roland c’est tout le contraire, et ces assonances entrent souvent dans le même couplet. Il en est de même de l’homophonie entre ai et e devant deux consonnes : elle existe dans le Roland et n’est pas encore admise dans l’Alexis. « Telles sont, dit M. G. Paris, les raisons qui ne permettent pas de douter qu’entre l’Alexis et le roland il ne se soit écoulé un intervalle de temps assez long. »

Or la date que M. G. Paris attribue à l’Alexis est « le milieu du XIe siècle ».

Le Roland pourrait donc, comme il le dit lui-même ailleurs, être attribué à la fin de ce même siècle.

__________



Mais il en faut venir maintenant à un examen plus intime, à celui du poëme lui-même.

À coup sûr, le Roland est l’œuvre d’un Normand. Et ce fait nous parait clairement prouvé par la place considérable qu’occupent dans notre poëme la fête, l’invocation et le souvenir de « saint Michel du Péril ».

II s’agit ici, comme je l’ai démontré ailleurs, du fameux mont Saint-Michel, près d’Avranches, et de la fête de l’Apparition de saint Michel in monte Tumba qui se célébrait le 16 octobre.

Cette fête a été, je le veux bien, solennisée jadis dans toute la seconde Lyonnaise et jusqu’en Angleterre. Mais il y a loin, il y a bien loin de cette simple célébration d’une fête liturgique à l’importance exceptionnelle que l’auteur du Roland a partout donnée à saint Michel du Péril.

C’est le 16 octobre que, d’après notre Chanson, l’empereur Charles tient ses cours plénières. C’est « depuis Saint-Michel-du-Péril jusqu’aux Saints » que notre poëte trace les limites de la France, de l’ouest à l’est. Et enfin, près de Roland mourant, c’est saint Michél du Péril qui descend, comme un consolateur suprême. Ce dernier trait est décisif. II n’y a qu’un Normand, – peut-être même n’y a-t-il qu’un Avranchinais, – capable de donner tant d’importance à un pèlerinage, à une fête, j’allais dire à un saint de son pays.

Toutefois, ce Normand me semble avoir séjourné en Angleterre.

__________



À deux reprises il parle de l’Angleterre avec une sorte de mépris qui trahit le conquérant. Il en attribue la conquête à Charlemagne : Vers Engletere passat il la mer salse [7]. Et son héros lui-même, le comte Roland, quelques minutes avant sa mort, se vante de cette conquête de l’Angleterre dont il n’est question nulle part ailleurs dans notre épopée nationale : Jo l’en cunquis Escoce, Guales, Islande , – E Engletere, que Carles teneit sa cambre [8].

Ce n’est pas tout. Le seul manuscrit du Roland qui soit parvenu jusqu’à nous est un manuscrit anglais, et ce n’est pas sans raison que Génin cite encore ces deux manuscrits de Roncevaux qui étaient jadis conservés dans l’armoire aux livres de la cathédrale de Peterborough.

Enfin, voici un dernier fait, qui semblerait indiquer que notre Roland a été écrit en Angleterre. On y lit trois ou quatre fois le mot algier [9] qui vient très-certainement du mot ategar, et désigne le javelot anglo-saxon. Or, ce dernier mot est d’origine germanique et, plus particulièrement, anglo-saxonne. II ne se trouve, à notre connaissance, qu’en des textes d’origine anglaise. Nous ne pensons pas, du moins, qu’il ait été latinisé ou, surtout, francisé ailleurs. Ce serait donc, à notre avis, un de ces vocables que les conquérants français auraient empruntés aux vaincus.

Nous avouons, d’ailleurs, que ce fait est d’une importance très-secondaire.

Pour nous résumer, nous dirons que le Roland est CERTAINEMENT l’œuvre d’un Normand, – et PROBABLEMENT l’œuvre d’un Normand qui avait pris part à la conquête de 1066, ou qui avait vécu en Angleterre.

__________



Notre poëme paraît antérieur à la première croisade ; mais nous n’avons, pour le démontrer, que des probabilités dont nous ne saurions être entièrement satisfaits. Nous voudrions cent fois mieux.

« La liste des peuples païens, que fournit quelque part le Roland [10], semble porter les caractères d’une rédaction antérieure aux croisades. La plupart de ces peuples sont de ceux qui, à l’orient de l’Europe, ont été, pendant les IXe, Xe et XIe siècles, en lutte constante avec les chrétiens. Ce sont, en partie, des Tartares et des Slaves. » Cette observation est de M. Gaston Paris. Ajoutons que, dans notre vieille chanson, il est toujours question de Jérusalem comme d’une ville appartenant aux Sarrasins et où ils exercent d’odieuses persécutions contre les chrétiens. Notre poëte, enfin, attribue à Charlemagne la conquête de Constantinople, mais non pas celle de la Terre-Sainte.

On va peut-être nous objecter ici, que le Roland est véritablement animé par le grand souffle des croisades. À cela nous répondrons que l’esprit des croisades a été, dans la chrétienté du moyen âge, bien antérieur aux croisades elles-mêmes. Et il est trop vrai que le désir ardent de se venger des infidèles a été, durant la seconde moitié du XIe siècle, le sentiment le plus vif et le plus profond de toute la race chrétienne.

__________



L’archéologie ne nous vient guère en aide pour déterminer une date plus exacte. Il faut seulement observer que dans le costume de guerre, tel qu’il est décrit dans le Roland, on ne voit point encore paraître les chausses de mailles. Or l’usage des chausses de mailles a commencé, sans doute, durant la seconde moitié ou le second tiers du XIe siècle. Et l’on en peut voir déjà quelques unes dans la tapisserie de Bayeux. Somme toute, rien de net.

__________

En résumé, il n’est pas certain, mais il est probable que le Roland est antérieur à la première croisade.

C’est toute notre conclusion ;

Et nous souhaitons fort vivement qu’un autre érudit puisse un jour, au milieu de tant d’ombres, arriver à une certitude lumineuse.





VI. – Le Poëte


Comme nous l’avons montré tout à l’heure, l’auteur de la Chanson de Roland est un Normand, et c’est ce qui est presque mathématiquement prouvé par l’importance exceptionnelle donnée à « saint Michel du Péril ».

Même il se pourrait que ce fût un Avranchinais, à cause du voisinage de ce mont Saint-Michel dont notre poëte fait tant d’estime. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Quoi qu’il en soit, il est très-probable que ce Normand a vécu de l’autre côté du détroit, et c’est ce que laissent supposer l’origine topographique de notre manuscrit, le mot algier qui est d’étymologie anglo-saxonne, et certaines allusions à l’Angleterre qui ne sont pas sans être empreintes de quelque dédain.

Voilà ce que nous avions dit, et ce que nous devions répéter.

Mais l’auteur de notre poëme est-il réellement ce Turoldus dont il est question dans notre dernier vers : Ci fait la geste que TUROLDUS declinet ? On ne saurait l’affirmer.

La geste ! Ce mot est employé quatre fois dans notre Chanson, et le poëte en parle toujours comme d’un document historique qu’il a dû consulter et dont il invoque le témoignage au même titre que celui des chartes et des brefs. Ce document, c’était peut-être quelque ancienne Chanson ; ou bien encore quelque Chronique plus ou moins traditionnelle et écrite d’après quelque poëme antérieur. Donc, c’est de cette geste, et non pas de notre poëme, que Turoldus serait l’auteur.

Mais, même en admettant que ce mot « geste » s’applique à notre propre chanson, il faudrait encore expliquer le mot declinet. Or ce mot decliner signifie à la fois « quitter, abandonner, finir une œuvre », et, par extension, « raconter tout au long une histoire, une geste. » La première de ces deux significations a paru la meilleure à quelques critiques. On peut donc admettre qu’un Touroude a « achevé » la Chanson de Roland. Mais est-ce un scribe qui a achevé de la transcrire ? un jongleur qui a achevé de la chanter ? un poëte qui a achevé de la composer ? À tout le moins, il y a doute.

M. Génin, s’appuyant uniquement sur ce fameux dernier vers, attribue notre chanson à un « Theroulde », bénédictin de l’abbaye de Fécamp, auquel le roi Guillaume donna l’abbaye de Malmesbury, qui fut transporté en 1069 à l’abbaye de Peterborough, et qui mourut en 1098. « Si ce n’est lui, c’est son père, » dit M. Génin. Et le père de ce Theroulde fut, en effet, précepteur de Guillaume le Conquérant. Mais ce ne sont là que des probabilités, et la seule présomption solide en faveur de cette opinion consiste dans la présence de ces deux exemplaires du Roland dans l’armoire aux livres de la cathédrale de Peterborough : « Apparemment, dit M. Génin, ce n’étaient pas les moines saxons qui les y avaient fait venir. N’est-il pas plus probable qu’ils y avaient été placés par l’abbé Theroulde comme son œuvre, ou plutôt comme celle de son père, le précepteur de Guillaume le Conquérant ? » Mais, encore un coup, ce n’est là qu’une présomption, et non pas une preuve.

En résumé, l’auteur du Roland est un Normand qui a séjourné en Angleterre.

Mais il n’est pas certain qu’il ait porté le nom de Touroude ;

Et, encore moins, que ce soit le fameux abbé de Peterborough, ou son père [11].




VII. – Le Manuscrit


Entrons à la bibliothèque Bodléienne, à Oxford, et demandons le manuscrit Digby 23.

Le voilà devant nous. Nous ne le toucherons pas, nous ne l’ouvrirons pas sans une certaine émotion, profonde et sincère.

C’est un de ces petits volumes à l’usage des jongleurs, qu’ils portaient avec eux sur tous les chemins et où, sans doute, ils rafraîchissaient leur mémoire. Nous en placerions l’exécution entre les années 1150 et 1160.

Il est l’œuvre d’un scribe anglo-normand fort médiocre et sujet à de trop nombreuses distractions. Le pauvre hère a omis, plus d’une fois, des couplets tout entiers, que nous essaierons plus loin de reconstruire. Grâce à sa négligence, un certain nombre de vers sont boiteux, et il nous faudra aussi les remettre fortement sur leurs pieds. Enfin il a interverti l’ordre de quelques strophes, et n’a souvent tenu aucun compte de l’exactitude des assonances. Il pensait visiblement à autre chose. Cette besogne ne devait pas lui être bien payée.

Le manuscrit, d’ailleurs, n’a vraiment pas été favorisé. Après le scribe, un correcteur est venu, qui a changé quelques termes trop archaïques, réparé quelques omissions, rectifié la mesure de quelques vers, complété ou ajouté quelques mots, effacé ou gratté çà et là quelques lettres. Ses additions (qui sont placées soit en interligne, soit en marge), ses suppressions et ses corrections sont généralement sans critique et sans valeur. Peut-être faut-il y voir l’œuvre d’un jongleur qui voulait rajeunir un texte vieilli. Quel que soit le correcteur, il est digne du scribe.

Par bonheur, une rédaction antique de la Chanson de Roland nous a été conservée par un très-précieux manuscrit de la bibliothèque Saint-Marc, à Venise [12].

Ce manuscrit a dû être exécuté entre les années 1230 et 1240. Il offre deux graves défauts.

Tout d’abord, il a été écrit par un scribe fort ignorant et en un français déplorablement italianisé ;

Et, en second lieu, il ne nous offre la version primitive que jusqu’au vers 3682 de notre texte d’Oxford. À partir de là, le copiste italien n’a plus eu sous les yeux qu’un de ces remaniements dont nous aurons lieu de parler tout à l’heure, et qui était orné d’un long récit de la prise de Narbonne par Aimeri.

Toujours est-il que nous possédons en double la version d’environ 3500 vers de notre poëme. Et telle est la plus précieuse ressource qui soit à notre disposition pour établir notre texte critique.

Mais nous nous servirons aussi de ces remaniements où il est aisé de retrouver tant de vestiges du texte primitif.

Vienne le jour où quelque érudit déterrera, au fond de quelque bibliothèque de France, d’Espagne ou d’Angleterre, le manuscrit original de notre Iliade. Bien que cette découverte puisse être une rude épreuve pour tous les faiseurs de textes critiques, nous l’appelons de tous nos vœux et la saluerions de tout notre cœur. Espérons.




VIII. – La Langue


Il faut ici, tout d’abord, faire une distinction fondamentale entre l’original de la Chanson de Roland, qui n’est certainement point parvenu jusqu’à nous, et le manuscrit d’Oxford, qui est évidemment la très-mauvaise copie d’un ancien texte.

S’il est vrai que le Roland ait été composé par un Normand, comme nous pensons l’a voir démontré, le manuscrit original devait être écrit en dialecte normand.

S’il est vrai que le Roland soit, comme nous l’avons supposé, l’œuvre d’un Normand qui avait vécu en Angleterre, le manuscrit original devait, suivant nous, être écrit en un dialecte dont le vocabulaire très-normand n’était pas sans offrir quelques éléments anglo-normands.

Quant au manuscrit d’Oxford, il est l’œuvre d’un scribe anglo-normand ;

Et ce médiocre écrivain avait sous les yeux un modèle normand qu’il a fort mal copié.

Nos lecteurs trouveront, dans notre édition classique, une Grammaire et un Glossaire complets de la langue de notre scribe,

De sa langue, telle qu’il l’a parlée et écrite, et telle aussi qu’il aurait dû la parler et l’écrire.





IX. – La Versification


Il faut partir de ce fait que les vers du Roland étaient destinés à être écoutés, et non pas à être lus.

Ils ne s’adressaient pas aux yeux, mais à l’oreille.

Des « jongleurs de gestes » parcouraient alors toute l’Europe avec de petits manuscrits dans leurs poches. Arrivaient-ils dans une ville, ils ne prenaient-point le temps de se reposer. Encore tout poudreux du voyage et essoufflés, ils attiraient la foule par quelques accords de leur grossier violon, de leur viele, par quelques cris, voire par quelques gambades. Puis ils se mettaient à chanter quelques centaines de vers épiques. Je ne dis pas lire : je dis chanter.

Une foule avide, enthousiaste, ardente, entourait ces chanteurs populaires et se suspendait à leurs chants.

Très-souvent aussi, la scène se passait dans la salle principale des châteaux. Le seigneur invitait le jongleur et le faisait boire. À la fin du repas, le chanteur se levait et donnait une séance épique.

Mais, qu’il eût affaire à des chevaliers ou à des bourgeois, le jongleur avait toujours devant lui un auditoire QUI NE SAVAIT PAS LIRE et qui, en fait de versification, était uniquement sensible au rhythme et à l’assonance.

Or l’assonance n’est pas la rime. L’assonance porte sur la dernière voyelle sonore, et la rime, à tout le moins, sur la dernière syllabe tout entière.

À s’en tenir au système de l’assonance, Carles, guaste, pasmet, vaillet, pailes, barbe et remaignet peuvent entrer, à la fin des vers, dans une seule et même tirade. Ces mots « assonnent » ensemble.

Dans le système de la rime, remaigne ne serait admissible qu’avec muntaigne, graigne, altaigne, etc.

L’assonance est essentiellement populaire ; la rime est aristocratique. Encore aujourd’hui, en 1875, le peuple des campagnes chante des vers assonancés. Il les comprend, il les aime, il les savoure. Écoutez plutôt, écoutez ce « Cantique populaire sur saint Alexis » qui circule dans nos villages :

J’ai un voyage à faire
Aux pays étrangers.
Il faut que je m’en aille :
Dieu me l’a commandé.
Tenez, voici ma bague,
Ma ceinture à deux tours,
Marque de mon amour.
Ailleurs, dans ce même chant, épousailles assonne avec flamme, courage avec larmes, richesses avec cachette, embarque avec orage et dépêche avec connaître.

Il en était ainsi aux XIe et XIIe siècles.

Mais le jour où le nombre des lettrés devint plus considérable au sein de la société laïque, le jour où il y eut beaucoup de chevaliers et de bourgeois qui surent vraiment lire, le jour où ils en vinrent à vouloir posséder et collectionner des manuscrits, tout changea. Il fallut désormais s’adresser au regard des lecteurs, et non plus à l’oreille des auditeurs. De là la nécessité absolue de remanier les anciens poëmes ; de là ces rifacimenti auxquels nous allons tout à l’heure consacrer un de nos chapitres.

À l’époque où fut composé le Roland, la versification peut se résumer en quelques règles qui sont des plus sages et des plus simples :

Le Roland, comme nos plus anciens poëmes, est écrit en décasyllabes. ═ Ces décasyllabes ont une pause intérieure après leur quatrième syllabe sonore. ═ À la fin du premier comme du second hémistiche, les voyelles muettes ne comptent point : Damne Deu PerE, nen laiser hunir FrancE. ═ Sont assimilés à l’e muet, les e non accentués qui sont suivis d’une s, d’un t, d’un nt : Li empererES est par malin levet. — Iço vus mandET reis Marsilies li ber. — Il nen est dreit que païens te baillisENT. ═ La seule lettre qui, en thèse générale, s’élide, est l’e muet (ou l’e suivi de t et de s). Il convient d’ajouter que cette élision elle-même est laissée à la liberté du poëte, QUI ÉLIDE OU N’ÉLIDE PAS. ═ Ces vers, ainsi rhythmés, sont distribués en un certain nombre de couplets, tirades ou laisses. Toute laisse forme une division naturelle du récit. ═ Le couplet se compose, en moyenne, dans le Roland, de douze à quinze vers. Il sera plus développé dans les poëmes postérieurs. ═ Le lien qui unit tous les vers dans un même couplet, c’est l’assonance : plus tard, ce sera la rime. Dans le Roland, les couplets ne sont donc pas mono-rimés, mais mono-assonancés. ═ Suivant que leurs vers se terminent ou non par un e muet, les laisses sont féminines ou masculines. Ces dernières sont les plus nombreuses.

Nous avons traité ailleurs [13] les autres questions qui se rapportent à la rhythmique du Roland.




X. – Le Style


Que notre poëte ait été dominé par le souci du style, par la préoccupation littéraire, c’est ce que nous ne croirons jamais, malgré tous les efforts de M. Génin pour nous en convaincre. L’auteur du Roland écrivait en toute simplicité, comme il pensait, et ne songeait pas à l’effet. Rien n’est plus spontané qu’une telle poésie. Cela coule de source, très-naturellement et placidement. C’est une sorte d’improvisation dont la sincérité est vraiment incomparable. Nulle étude du « mot de la fin », ni de l’épithète, ni enfin de ce que tous les modernes appellent le style. Rien qui ressemble aux procédés de Dante, même de très-loin.

Notre épique, d’ailleurs, est un ignorant. Qu’il connaisse la Bible, j’y consens, et le miracle du soleil arrêté par Charlemagne ressemble trop à celui que Dieu fit pour Josué. Mais nous ne pouvons nous persuader qu’il ait jamais lu Virgile ou Homère. S’il est un trait qui rappelle dans son œuvre le Dulces moriens reminiscitur Argos, c’est une de ces rencontres qui attestent seulement la belle universalité de certains sentiments humains. L’épithète homérique est également un procédé commun à toutes les poésies qui commencent. On n’a pas assez remarqué qu’elle fleurit peu dans le Roland, et que, tout au contraire, elle abonde dans nos poëmes postérieurs, où elle tourne à la formule. En revanche, il est, dans notre Chanson, certaines répétitions qui sont déjà consacrées par l’usage et, pour ainsi dire, classiques. Un ambassadeur, par exemple, ne manquera jamais de répéter mot pour mot le discours que son roi lui a dicté. C’est encore là un trait primitif et presque enfantin.

Tout est grave, du reste, en cette poésie « d’enfant sublime », et le poëte ne rit pas volontiers. Si par hasard le comique se montre, c’est un comique de garnison ; ce sont des plaisanteries de caserne. Tel est l’épisode de Ganelon livré aux cuisiniers de Charlemagne, qui se jettent sur lui et le rouent de coups avec leurs gros poings. Sur ce, nos pères riaient à pleines dents, et j’avoue que ce rire n’était aucunement attique.

Malgré ces éclats grossiers, il y a dans Roland une véritable uniformité de ton : c’est une œuvre une à tous égards. Certains critiques n’en conviennent pas. « Le poëme, s’écrient-ils, devrait se terminer à la mort de Roland. » Nous ne saurions partager cet avis, et ils se sont étrangement trompés ceux qui, par amour de l’unité, ont supprimé dans leurs traductions tout l’épisode de Baligant, toute la grande bataille de Saragosse, voire le procès de Ganelon. Non, non ; Roland est une trilogie puissante. La trahison de Ganelon en est le premier acte ; la mort de Roland en est la péripétie ou le nœud ; le châtiment des traîtres en est le dénoûment. Est-ce que le chef-d’œuvre de Racine serait un sans la scène où est racontée la mort d’Athalie ?

Mais de la forme il faut passer au fond, et du style à l’idée.

Notre auteur n’est pas un théologien, et, s’il faut dire ici toute ma pensée, je ne crois même pas qu’il ait été clerc. Il ne sait guère que le catéchisme de son temps ; il a lu les vitraux ou les bas-reliefs des portails, et c’est par eux sans doute qu’il connaît les « Histoires » de l’Ancien Testament. Mais ce catéchisme, qu’il possède très-profondément, vaut mieux que bien des subtilités, et même que bien des raisonnements. Roland est le premier des poëmes populaires, parvenus jusqu’à nous, qui ont été écrits dans le monde depuis l’avénement de Jésus-Christ. On peut juger par lui combien le christianisme a agrandi la nature humaine et dilaté la vérité parmi nous. Et, en effet, l’unité d’un Dieu personnel est, pour l’auteur de notre vieille épopée, le plus élémentaire de tous les dogmes. Dieu est, à ses yeux, tout-puissant, très-saint, très-juste, très-bon, et le titre que nos héros lui donnent le plus souvent est celui de père. L’idée de la Providence se fait jour dans tous les vers de notre poëte, et il se représente Dieu comme penché sur le genre humain et écoutant volontiers les prières des hommes de bonne volonté. Sous le grand regard de ce Dieu qui veille à tout, la terre nous apparaît divisée en deux camps toujours armés, toujours aux aguets, toujours prêts à se dévorer : d’un côté les chrétiens, qui sont les amis de Dieu ; de l’autre, les ennemis mortels de son nom, les païens. La vie ne paraît pas avoir d’autre but que cette lutte immortelle. La terre n’est qu’un champ de bataille où combattent, sans relâche et sans trêve, ceux que visitent les anges, et ceux qui combattent à côté des démons. Le chef, le sommet de la race chrétienne, c’est la France, c’est France la douce, avec son empereur à la barbe fleurie. À la tête des Sarrasins marche l’émir de Babylone. Quand finira ce grand combat ? Le poëte ne nous le dit point ; mais il est à croire que ce sera seulement après le jugement suprême. L’existence humaine est une croisade. L’homme que conduisent ici-bas les anges et les saints s’achemine, à travers cette lutte pour la croix, jusqu’au paradis où règne le crucifié. On voit que notre poëte a une très-haute idée de l’homme. Sans doute ce n’est pas un observateur, et il ne connaît point les mille nuances très-changeantes de l’âme humaine ; mais il croit l’homme capable d’aimer son Dieu et son pays, et de les aimer jusqu’à la mort. On n’a encore, ce nous semble, rien trouvé de mieux. Il va plus loin. Si bardés de fer que soient ses héros ; si rudes guerriers qu’il nous les montre et si farouches, il les croit capables de fléchir, capables de tomber, capables de pleurer : voilà de quoi nous le remercions. Il nous a bien connus, puisqu’il fait fondre en larmes les plus fiers, les plus forts d’entre nous, et Charlemagne lui-même. Ses héros sont naturels et sincères : leurs chutes, leurs pâmoisons, leurs sanglots m’enchantent. Ils nous ressemblent donc, ils sont donc humains. J’avais craint un instant qu’ils ne fussent des mannequins de fer ; mais non, j’entends leur cœur, un vrai cœur, qui bat fort, et sous le heaume je vois leurs yeux trempés de larmes. Il faut, du reste, avouer que, s’ils se pâment aussi aisément, ce n’est jamais pour de vulgaires amourettes, ni même pour des amours efféminants : la galanterie leur est, grâce à Dieu, tout à fait étrangère. Aude, la belle Aude, apparaît une fois à peine dans tout le drame de Roncevaux, et ce n’est pas Roland qui prononce ce nom : c’est Olivier, et il parle de sa sœur avec une certaine brutalité de soldat. Roland, lui, est trop occupé ; Roland est trop envermeillé de son sang et du sang des Sarrasins ; Roland coupe trop de têtes païennes ! S’il est vainqueur, il pensera à Aude, peut-être. Mais, d’ailleurs, il a d’autres amours : la France, d’abord, et Charlemagne après la France. Pantelant, expirant, râlant, c’est à la France qu’il songe ; c’est vers la France qu’il porte les regards de son souvenir. Jamais, jamais on n’a tant aimé son pays. S’il est des Allemands qui lisent ces pages je les invite à bien peser les mots que je vais dire : « IL EST ICI QUESTION DU XIe SIÈCLE. » À ceux qui menacent aujourd’hui ma pauvre France, j’ai bien le droit de montrer combien déjà elle était grande il y a environ huit cents ans. Et, puisqu’ils parlent de ressusciter l’empire de Charlemagne, j’ajouterai volontiers que jamais il n’y eut une conception de Charlemagne comparable à celle de notre poëte français. Ceux d’outre-Rhin ont imaginé sur lui quelques fables creuses, oui, je ne sais quelles rêvasseries sans solidité et sans grandeur. Mais le type complet, le véritable type, le voilà. C’est ce roi presque surnaturel, marchant sans cesse à la tête d’une armée de croisés, le regard jeune et fier malgré ses deux cents ans, sa barbe blanche étalée sur son haubert étincelant. Un ange lie le quitte pas et se penche souvent à son oreille pour lui conseiller le bien, pour lui donner l’horreur du mal. Autour de lui se pressent vingt peuples, Bavarois, Normands, Bretons, Allemands, Lorrains, Frisons ; mais c’est sur les Français qu’il jette son regard le plus tendre. Il les aime : il ne veut, il ne peut rien faire sans eux. Cet homme qui pourrait se croire tant de droits à commander despotiquement, voyez-le : il consulte ses barons, il écoute et recueille leurs avis ; il est humble, il hésite, il attend : c’est encore le kœnig germain, c’est déjà l’empereur catholique.

Les héros qui entourent Charlemagne représentent tous les sentiments, toutes les forces de l’âme humaine. Roland est le courage indiscipliné, téméraire, superbe, et, pour tout dire en un mot, français. Olivier, c’est le courage réfléchi et qui devient sublime à force d’être modéré. Naimes, c’est la vieillesse sage et conseillère : c’est Nestor. Ganelon, c’est le traître ; mais non pas le traître-né, le traître-formule de nos derniers romans, le traître forcé et à perpétuité : non, c’est l’homme tombé, qui a été d’abord courageux et loyal, et que les passions ont un jour terrassé. Turpin, c’est le type brillant, mais déplorable, de l’évêque féodal, qui préfère l’épée à la crosse et le sang au chrême… Je veux bien admettre que tous ces personnages ne sont pas encore assez distincts l’un de l’autre, et que « la faiblesse de la caractéristique est sensible dans l’épopée française [14] ». Et cependant quelle variété dans cette unité ! Il est vrai que la fin des héros est la même ; mais ce n’est point là de la monotonie. Tous s’acheminent vers la région des Martyrs et des Innocents. Les anges s’abattent autour d’eux sur le champ de bataille ensanglanté, et viennent recueillir les âmes des chrétiens pour les conduire doucement dans les « saintes fleurs » du paradis…

Telle est la beauté de la Chanson de Roland.

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