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Notice sur l'apologie de Socrate

 

Socrate

 

 

 

 

Apologie de Socrate

  • Traduction, notices et notes
  • par
  • Émile Chambry
  • La Bibliothèque électronique du Québec
  • Collection Philosophie
  • Volume 3 : version 1.01
  • 

Notice sur l’Apologie de Socrate

Socrate était parvenu à l’âge de soixante-dix ans lorsqu’il fut accusé par Mélètos, Anytos et Lycon de ne pas reconnaître les dieux de l’État, d’introduire de nouvelles divinités et de corrompre la jeunesse. La peine requise contre lui était la mort.

Le principal accusateur, Mélètos, était un mauvais poète qui, poussé par Anytos, se chargea de déposer la plainte au greffe de l’archonte-roi. Anytos et Lycon la contresignèrent. Anytos, un riche tanneur, qui avait été stratège en 409 et qui avait combattu les Trente avec Thrasybule, était un orateur influent et l’un des chefs du parti populaire. Si l’on en croit Xénophon (Apologie, 29), il était fâché contre Socrate, parce que celui-ci l’avait blâmé d’élever son fils dans le métier de tanneur. Il avait sans doute d’autres motifs plus sérieux, des motifs politiques : il avait dû se sentir blessé par les critiques de Socrate contre les chefs du parti démocratique. De Lycon, nous ne savons pas grand-chose. Le poète comique Eupolis lui reproche d’être d’une origine étrangère et Cratinos fait allusion à sa pauvreté et à ses moeurs efféminées. En tout cas, il semble avoir été un personnage de peu d’importance. Dans ce concert d’accusateurs, Mélètos représentait les poètes, Anytos les artisans et les hommes politiques, Lycon les orateurs, tous gens dont Socrate, en mettant leur savoir à l’épreuve, avait choqué l’amour-propre et suscité les rancunes.

Socrate, en butte à toutes ces haines, ne se fit pas illusion. Mais, bien qu’il s’attendît à être condamné, il continua à s’entretenir à l’ordinaire avec ses disciples de toutes sortes de sujets étrangers à son procès. Comme son ami Hermogène s’étonnait (Apologie de Socrate, par Xénophon, 3 et 4) qu’il ne songeât pas à sa défense : « Ne te semble-t-il pas, répondit-il, que je m’en suis occupé toute ma vie ? – Et comment ? – En vivant sans commettre aucune injustice. » Et comme Hermogène lui objectait que les tribunaux d’Athènes avaient souvent fait périr des innocents, il répondit qu’il avait par deux fois essayé de composer une apologie, mais que son signe divin l’en avait détourné. D’après Diogène Laërce, Lysias lui aurait proposé un plaidoyer qui aurait sans doute emporté l’acquittement. Il le refusa en disant : « Ton discours est fort beau, mais ne me convient pas. » Ce discours était sans doute composé suivant les règles de la rhétorique et visait à exciter la pitié des juges. C’est ce que Socrate ne voulait pas. Il se défendit lui-même dans un discours qu’il n’écrivit pas, mais qu’il avait dû néanmoins méditer à l’avance. Il y montra une fierté de langage qui frappa ses amis aussi bien que ses juges. « D’autres, dit Xénophon, ont écrit sur son procès, et tous ont bien rendu la fierté de son langage, ce qui prouve que c’est bien ainsi qu’il parla. » Condamné à soixante voix de majorité sur cinq cents ou cinq cent un votants*, et invité à fixer sa peine, il refusa de le faire, pour ne pas se reconnaître coupable, dit Xénophon. Il demanda même, d’après Platon, à être nourri au prytanée. Cette demande parut être une bravade au jury, qui le condamna à mort à une majorité plus forte. Conduit en prison, il dut y attendre un mois le retour de la théorie envoyée à Délos ; car il n’était pas permis de mettre quelqu’un à mort entre le départ et le retour des députés qui allaient sacrifier chaque année dans l’île sainte. Il eût pu s’évader de sa prison. Il refusa de le faire. Il continua à s’entretenir avec ses disciples admis dans sa prison jusqu’au retour de la galère sacrée. Il but alors la ciguë et mourut avec une sérénité qui couronnait dignement une longue carrière consacrée à la science et à la vertu.

La condamnation de Socrate ne pouvait manquer d’être discutée. S’il avait contre lui des juges prévenus dès longtemps contre les sophistes avec lesquels on le confondait, et des démocrates qui ne lui pardonnaient pas ses critiques contre le régime de la fève, il avait pour lui tous ceux qui le connaissaient bien et en particulier des disciples fervents comme Antisthène, Eschine, Xénophon et Platon. Ceux-ci ne tardèrent pas à prendre la défense de leur maître, et c’est pour le faire connaître tel qu’il était que Platon écrivit son Apologie. Il est bien certain – les divergences entre l’apologie de Platon et celle que composa plus tard Xénophon le montrent d’une manière assez claire – que Platon, pas plus que Xénophon, ne reproduit pas les paroles mêmes de Socrate devant ses juges. Il a dû pourtant en reproduire l’essentiel et réfuter à peu près comme lui les griefs des accusateurs ; autrement le nombreux public qui avait entendu Socrate aurait pu l’accuser de mensonge et ruiner ainsi l’effet de son ouvrage. D’ailleurs Platon ne pouvait mieux faire pour défendre son maître que d’en présenter à ses lecteurs une image aussi exacte que possible. On sait par les pastiches qu’il a faits de Lysias, de Protagoras, de Prodicos et d’autres, combien il était habile à contrefaire les talents les plus divers.

L’Apologie se divise en trois parties bien distinctes. Dans la première, de beaucoup la plus importante, Socrate discute le réquisitoire de ses accusateurs ; dans la seconde, il fixe sa peine ; dans la troisième, il montre aux juges qui l’ont condamné le tort qu’ils se sont fait et il s’entretient avec ceux qui l’ont acquitté de la mort et de l’au-delà.

PREMIÈRE PARTIE.

– Dès l’exorde de la première partie, on reconnaît Socrate à sa feinte modestie. Il est, dit-il, entièrement étranger au langage des tribunaux. Aussi se bornera-t-il à dire simplement la vérité. Il indique ensuite les deux grandes divisions de son plaidoyer : il répondra d’abord aux calomnies propagées depuis longtemps contre lui ; il discutera ensuite les griefs de ses accusateurs récents.

On l’accuse depuis des années de chercher à pénétrer les secrets de la nature, de faire d’une bonne cause une mauvaise et d’enseigner aux autres à le faire aussi. C’est ainsi qu’un poète comique (Aristophane, Nuées) l’a représenté sur la scène, « se promenant dans les airs et débitant toute sorte de sottises ». Il proteste qu’il n’entend rien aux sciences de la nature, qu’il n’a jamais eu de disciples, à la manière des sophistes, qui font payer leurs leçons fort cher, tandis qu’il n’a jamais fait payer à personne le droit d’assister à ses entretiens.

D’où viennent donc ces faux bruits qui courent sur son compte ? C’est qu’un jour, ayant été proclamé le plus sage des hommes par l’oracle de Delphes, il a voulu s’assurer si l’oracle disait vrai. Il a interrogé les hommes les plus sages, les hommes d’État, puis les poètes, puis les artisans. Il a trouvé, et leur a démontré que, se croyant sages, ils ne l’étaient pas. Il a ainsi reconnu qu’il avait au moins sur eux cette supériorité, c’est que, n’étant pas sage, il ne croyait pas non plus qu’il l’était. Les jeunes gens qui le fréquentaient l’ont imité, et tous ces gens convaincus d’ignorance, soit par lui, soit par les jeunes gens, au lieu de s’en prendre à eux-mêmes, l’accusent de corrompre la jeunesse.

Ce sont ces calomnies invétérées qui ont enhardi Mélètos, Anytos et Lycon à porter la plainte qu’ils ont déposée contre lui. Il va essayer de les réfuter dans la première partie de son discours. Il entreprend d’abord de ridiculiser Mélètos et de faire voir aux juges que ce grand justicier ne s’est jamais préoccupé de l’éducation de la jeunesse. Il procède comme dans ses enquêtes journalières et, par une série de questions habilement conduites, il réduit son adversaire à déclarer que tout le monde est capable d’améliorer la jeunesse et que Socrate seul la corrompt. Mais comment pourrais-je le faire ? demande-t-il. Ne sais-je pas qu’en semant le mal on ne récolte que le mal ? Comme tout homme sensé, je ne puis donc la corrompre qu’involontairement ; dès lors je ne mérite que des remontrances, et non un châtiment.

Mélètos n’est pas plus conséquent avec lui-même, quand il accuse Socrate de nier l’existence des dieux. D’une part, il prétend que Socrate ne croit pas aux dieux, et de l’autre il affirme qu’il croit aux choses démoniaques et donc aux démons, qui sont fils des dieux. C’est comme s’il disait : Socrate croit aux dieux et Socrate ne croit pas aux dieux.

Mais pourquoi Socrate se livre-t-il à des occupations qui le mettent en danger de périr ? C’est que, lorsqu’on a choisi soi-même un poste ou qu’on y a été placé par un chef, on ne doit pas le déserter, dût-on y laisser la vie. Or il s’est donné, sur l’ordre du dieu de Delphes, la mission d’améliorer ses concitoyens, et, tant qu’il aura un souffle de vie, il s’attachera comme un taon aux Athéniens pour les piquer et les exciter à la vertu. Soit, dira-t-on ; mais puisqu’il veut servir les véritables intérêts de ses concitoyens, pour quelle raison ne monte-t-il pas à la tribune pour donner des conseils à la république ? C’est qu’une voix divine, qui lui est familière, l’en a toujours détourné, et avec raison ; car avec sa franchise et son attachement aux lois, il n’aurait pas vécu longtemps. Il s’en est bien rendu compte lorsque, seul entre tous, il osa tenir tête à l’assemblée en délire dans le procès des généraux des Arginuses et lorsqu’il refusa d’obéir aux Trente tyrans qui lui avaient donné l’ordre d’aller arrêter Léon de Salamine, un innocent qu’ils voulaient mettre à mort. Soit dans sa vie publique, soit dans sa vie privée, Socrate n’a jamais fait une concession contraire à la justice, pas même à ceux que le vulgaire appelle ses disciples. S’il les avait corrompus, eux-mêmes ou leurs parents se lèveraient pour l’accuser ; mais aucun ne l’accuse.

Socrate a dit ce qu’il avait à dire pour sa défense. Il s’en tiendra là : il ne recourra pas, comme les autres accusés, à des supplications qui sont indignes de lui et indignes des juges, lesquels ne doivent pas céder à la pitié, mais n’écouter que la justice. Il s’en remet donc aux juges et à Dieu de décider ce qu’il y a de mieux pour eux et pour lui.

DEUXIÈME PARTIE.

– Après ce plaidoyer, les juges allèrent aux voix et Socrate fut déclaré coupable par une majorité de soixante voix. Dans les procès comme celui-ci, où la loi ne fixait pas la peine, l’accusateur en proposait une, et l’accusé, s’il était déclaré coupable, en proposait une autre, et le jury choisissait l’une ou l’autre, sans pouvoir y rien changer. Les adversaires de Socrate requéraient la mort. Invité à fixer sa peine, il estima, lui, qu’au lieu d’une peine, ses services méritaient une récompense, et il demanda à être nourri au prytanée. Et ce ne fut point par bravade, comme l’interprétèrent sans doute un grand nombre de juges, qu’il fit cette proposition inattendue ; mais, n’ayant jamais fait de mal à personne, il ne voulait pas non plus, dit-il, s’en faire à lui-même. Il ne voulait ni de l’exil ni d’une amende qu’il n’aurait pu payer. Pourtant il offrit une mine, puis, pressé par ses amis présents, trente mines.

TROISIÈME PARTIE.

– Là-dessus, il fut condamné à mort par une majorité plus forte que la première. Puis, tandis que l’on exécutait les formalités nécessaires pour le mener en prison, il reprit doucement les juges qui n’avaient pas eu la patience d’attendre la mort d’un vieillard de soixante-dix ans. Il s’adressa d’abord à ceux qui l’avaient condamné et s’étaient ainsi chargés d’un crime inutile, puisqu’ils n’échapperaient pas aux censures d’une jeunesse moins retenue que lui. Il s’adressa ensuite à ceux qui l’avaient absous et les rassura sur son sort. La mort, leur dit-il, ne saurait être un mal pour lui. La voix prophétique ne l’avait point arrêté au cours du procès : c’est donc qu’elle approuvait ce qui allait se passer. Et en effet pourquoi craindrait-il la mort ? Si c’est un sommeil, c’est un bonheur. Si c’est un passage dans un autre lieu, où l’on doit rencontrer les héros des temps passés, quel plaisir ce sera de converser avec eux ! Aussi n’a-t-il point de ressentiment contre ceux qui l’ont condamné. Enfin, avant de prendre congé d’eux, il recommande aux Athéniens de traiter ses enfants comme il a traité lui-même ses concitoyens et de les morigéner s’ils préfèrent les richesses à la vertu. « Et maintenant, voici l’heure, dit-il, de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage, nul ne le sait, excepté le dieu. »

Comment, après s’être expliqué avec tant de sincérité, tant de noblesse et de grandeur d’âme, Socrate put-il être ainsi méconnu et condamné ? Ce n’est pas qu’il ait insuffisamment réfuté le réquisitoire de ses accusateurs et qu’il ait, comme on l’a dit, escamoté les accusations de Mélètos en se moquant de lui, pour éviter de s’expliquer à fond sur les dieux et sa manière d’instruire la jeunesse. Sans doute il se faisait des dieux une idée plus haute que le vulgaire ; il rejetait, comme le fera Platon dans la République, les combats, les adultères, les crimes et les vices que les légendes sacrées leur prêtaient. Mais cela ne l’empêchait pas de les honorer et de leur sacrifier publiquement ; car il avait l’âme religieuse, mystique même, et ce serait une erreur de voir en lui ce que nous appellerions un libre penseur. Il pratiquait la religion courante comme le feront ses disciples Xénophon et Platon. Il n’était donc pas condamnable de ce chef. Il ne l’était pas davantage d’introduire des divinités nouvelles. Ce que visait ici l’accusation, c’est le signe divin qui avertissait Socrate quand il allait faire quelque chose de mal. Mais ce signe divin n’était pas une chose extraordinaire dans la religion grecque, puisqu’il était admis que les dieux avertissaient qui ils voulaient par la voie des oracles, des rencontres, des augures ou de toute autre manière qu’il leur plaisait. Tout au plus ses juges pouvaient-ils se choquer qu’il se prétendît ainsi spécialement favorisé par les dieux. Quant à corrompre la jeunesse, le reproche ne pouvait guère paraître plus fondé. Il est vrai que quelques pères de famille auraient pu se plaindre que Socrate s’interposât entre eux et leurs enfants ; mais n’est-ce point le cas de tous les pédagogues et précepteurs auxquels les parents confient leurs fils ? Ceux-là seuls qui avaient fréquenté Socrate, ou leurs parents, auraient pu se plaindre de cette prétendue corruption. Or aucun ne se leva pour l’accuser.

Il fut cependant condamné. Quelles furent donc les véritables causes de sa condamnation ? Socrate, qui s’y attendait, nous l’a dit lui-même. Ce furent les haines qu’il s’attira en démasquant l’ignorance des grands personnages en présence des jeunes gens, qui prenaient grand plaisir à les voir confondus. Mais il y eut d’autres raisons. Dès avant les attaques d’Aristophane, comme on le voyait discuter comme les sophistes et disputer avec eux, le peuple ignorant le prenait lui-même pour un sophiste. Or les sophistes, destructeurs des vieilles traditions, passaient pour des impies, des athées et des professeurs d’immoralité. C’est aussi l’idée que beaucoup se faisaient de Socrate, et, comme il le dit lui-même, ce n’est pas dans le peu de temps que lui mesurait la clepsydre qu’il pouvait les détromper. Il est certain aussi, bien qu’il n’en soit pas question dans l’Apologie, qu’à ces raisons morales s’ajoutèrent aussi des raisons politiques. Ses relations avec les jeunes gens riches, qui seuls avaient le loisir de le suivre, le rendaient suspect aux chefs du parti populaire. Il ne cachait pas d’ailleurs le dédain que lui inspirait le régime de flatterie et d’incompétence qu’était la démocratie athénienne. Enfin, bien qu’il ne soit pas fait mention dans l’Apologie de Critias et d’Alcibiade, on peut croire que les rapports qu’il avait eus avec ces deux hommes funestes renforcèrent dans l’esprit des juges la conviction qu’il corrompait la jeunesse. C’est ce qui me semble résulter du passage 33 a et b, où il affirme qu’il n’avait jamais fait de concession contraire à la justice, même à ceux que ses calomniateurs appelaient ses disciples, et où il ajoute ensuite que, si quelqu’un de ceux qui l’ont entendu tourne bien ou mal, il n’en est pas responsable. Polycratès insistera sur ce point dans son Accusation contre Socrate ; mais il est à présumer qu’on avait dit à ceux des jurés qui l’ignoraient que Critias et Alcibiade avaient suivi les leçons de Socrate. Malgré ces haines et ces préventions, il est à peu près certain, étant donné la faible majorité qui le déclara coupable, que, s’il eût voulu s’abaisser aux supplications et s’il eût amené ses enfants pour émouvoir la pitié des jurés, il eût été acquitté, et l’on peut dire que, s’il ne le fut pas, c’est qu’il se laissa volontairement condamner. C’est sa μεγαληγορία, c’est-à-dire la fierté de son langage, qui le perdit dans l’esprit de ses juges. Sa demande d’être nourri au prytanée, en dépit de ce qu’il put dire, fut prise pour une bravade et fit passer un certain nombre de ceux qui l’avaient absous d’abord dans le camp de ses adversaires.

La fierté avec laquelle Socrate s’était défendu avait frappé tous ceux qui avaient assisté à son procès. C’est ce dont témoigne Xénophon, qui n’était pas présent, mais qui le tenait d’Hermogène, un fidèle ami de Socrate, qui avait suivi les débats. C’est d’après les récits d’Hermogène que Xénophon a composé lui aussi une Apologie de Socrate, qu’il publia quelques années, semble-t-il, après celle de Platon. Les deux auteurs s’accordent sur les points essentiels, sur les trois phases du procès : réfutation de l’accusation, fixation de la peine, allocution finale aux juges, et sur le fond de l’argumentation de Socrate pour se disculper des trois griefs allégués contre lui. Mais il y a des divergences sur des points de détail. Chez Platon, la voix divine arrête Socrate, mais ne le pousse jamais à agir ; chez Xénophon, elle ne se borne pas à l’arrêter, elle lui indique aussi ce qu’il doit faire. Chez Xénophon, nous entendons le jury murmurer, quand Socrate parle de ses avertissements divins, et se récrier plus fort encore, quand il rapporte l’oracle recueilli par Khairéphon. Autre différence : Socrate, chez Xénophon, refuse absolument de proposer une peine contre lui-même, parce que ce serait se déclarer coupable ; mais il ne demande pas à être nourri au prytanée. C’est ce qu’il fait chez Platon, avant de condescendre à proposer d’abord une mine, puis, sur les instances de ses amis, trente mines. Enfin, dans l’allocution finale, Xénophon ne parle pas des idées que Socrate exprime, dans Platon, sur la mort et sur l’espoir qu’il a de s’entretenir dans l’Hadès avec Palamède et les autres héros anciens : il se borne à dire que Socrate se console de sa mort en la comparant à la mort injuste de Palamède. Sur tous ces points, c’est Platon qu’il faut en croire ; car il fut un témoin oculaire du procès et il rédigea les discours de Socrate quelque trois ans seulement après la mort de son maître. S’il avait inventé des choses que Socrate n’aurait pas dites, notamment la demande d’être nourri au prytanée, il aurait été démenti et honni par les juges et les assistants, qui avaient gardé des débats un souvenir d’autant plus exact qu’il était relativement récent.

Au reste, l’Apologie de Xénophon est fort courte : c’est un résumé des récits que lui a faits Hermogène, et l’image qu’il nous présente de Socrate n’y est pas toujours exacte. Quand, pour expliquer la fierté de langage de Socrate, il nous dit qu’il était devenu indifférent à la vie, parce qu’il craignait les ennuis de la vieillesse, il oublie que Socrate, avec son admirable constitution, pouvait se promettre encore dix ans de vie pour continuer sa mission, à laquelle il était invinciblement attaché. À entendre Socrate vanter sa tempérance, son désintéressement, sa justice, comme il le fait chez Xénophon, on ne reconnaît ni la modestie, ni la bonhomie, ni l’ironie de l’enchanteur qui attirait la jeunesse autour de lui. Ces qualités se retrouvent au contraire dans les discours que Platon prête à son maître. Il le fait parler comme il parlait sans doute à l’agora ou dans les gymnases, avec une simplicité familière, mais toujours décente, sans prétention ni recherche d’aucune sorte, mais, quand le sujet s’y prête, avec une ironie mordante ou une élévation singulière. On reconnaît à son langage l’esprit original, la moralité supérieure, l’enthousiasme mystique de ce prédicateur qui scella de sa mort les exemples et les leçons qu’il avait donnés pendant sa vie.

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