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Les aventures de Télémaque, Fénélon

TELEMAQUE

 

 
Pénélope défaisant son tissage à la lumière de la lampe, J. Wright, 1785. Télémaque enfant dort à l'arrière-plan.
 
 
 
 
Les aventures de Télémaque, Fénélon
 
Texte complémentaire : séquence roman
 
Dans la mythologie grecque, Télémaque (en grec ancien Τηλέμαχος / Têlémakhos, « qui se bat au loin », en référence à son père) est le fils d'Ulysse et de Pénélope. Il apparaît dans les épopées grecques du Cycle troyen, et c'est surtout l'un des principaux personnages de l’Odyssée d'Homère, où il vient en aide à sa mère puis à son père contre les prétendants. Le personnage de Télémaque est présent dans les œuvres inspirées de l’Odyssée, mais sa postérité est aussi influencée par le roman de Fénelon Les Aventures de Télémaque, qui développe le thème des voyages de Télémaque à la recherche de son père.
 

En France, en 1699, Fénelon publie Les Aventures de Télémaque, un roman didactique qui met en scène l'éducation de Télémaque en mettant l'accent sur leur dimension morale et politique, et contient aussi une parodie du règne de Louis XIV. Mentor y devient l'archétype du bon professeur.

Quelques années après, en 1717, Marivaux publie une parodie du roman de Fénelon intitulée Le Télémaque travesti. Deux siècles après, en 1922, Louis Aragon publie à son tour un roman intitulé Les Aventures de Télémaque, où il réalise une réécriture du roman de Fénelon influencée par le dadaïsme et le surréalisme.

Télémaque apparaît dans le poème d'Alfred Tennyson Ulysse, composé en 1833.

Dans le roman de James Joyce Ulysse, qui est en partie une transposition de l’Odyssée à Dublin au XXe siècle, le personnage de Stephen Dedalus est généralement considéré comme correspondant à Télémaque.

Source wikipédia

alt=Description de cette image, également commentée ci-après

Portrait de Fénelon par Joseph Vivien

 

 

 

 

 

Le héros de roman et son mentor

Dans L’Odyssée, Mentor veille sur Télémaque, fils d’Ulysse, pendant la guerre de Troie. Le nom propre devient nom commun au XVIII, siècle, le mentor désigne un guide, un individu influent qui dirige le héros dans sa formation. Le couple formé par le personnage et son mentor évolue, jusqu’à trouver une place essentielle dans le roman d’apprentissage au XIX ème siècle.

Les aventures de Télémaque sont écrites par Fénélon pour l’éducation de l’élève dont il est le précepteur, le duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV et héritier présomptif du trône. Il s’agit d’un roman d’aventure didactique qui raconte les voyages de Télémaque, le fils d’Ulysse, en compagnie de son conseiller Mentor, qui est en réalité Athéna elle-même. Le jeune homme tire des enseignements de chaque étape de leur parcours.

Fénélon les Aventures de Télémaque, 1699

 

Problématique possible

Quels sont les enjeux didactiques de cet extrait?

Texte complémentaire : questions possibles à l’oral

Relevez et interpréter les qualités et les défauts attachés à Télémaque et à Mentor

Etudiez la formulation et la ponctuation des propos de Télémaque . Comment interprétez-vous son état d’esprit?

Ulysse dans l’odyssée a un point commun essentiel avec sa protectrice Athéna : la ruse. Mentor est une incarnation d’Athéna. Montrez comment cet épisode en joue.

Comment comprenez-vous le sourire de Mentor lorsqu’il répond à Télémaque?

Etudiez les temps et les modes verbaux dans les paroles de Mentor et interprétez les.

Comment définir son autorité?

Quelle est la démarche pédagogique de Mentor? Empêche t’-il Télémaque de commettre des erreurs?

Comparez les rôles de Fénélon auprès du jeune prince et de Mentor auprès de Télémaque.

Quelle leçon le futur souverain doit-il tirer de cette lecture?

Les aventures de Télémaque : un extrait en texte complémentaire

"Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile; mais ensuite une noire tempête déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous aperçûmes d'autres vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes bientôt que c'étaient les vaisseaux d'Enée: ils n'étaient pas moins à craindre pour nous que les rochers. Alors je compris, mais trop tard, ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avait empêché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non seulement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu'à l'ordinaire: c'était lui qui m'encourageait; je sentais qu'il m'inspirait une force invincible. Il donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était troublé. Je lui disais: "Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils? Ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire moi-même, dans un âge où l'on n'a ni prévoyance de l'avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le présent? Ô si jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-même comme de mon plus dangereux ennemi: c'est vous, Mentor, que je croirai toujours."

Mentor, en souriant, me répondit: "Je n'ai garde de vous reprocher la faute que vous avez faite; il suffit que vous la sentiez et qu'elle vous serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais, quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne reste plus qu'à le mépriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse; montrez un coeur plus grand que tous les maux qui vous menacent."

La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent; mais je fus encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous délivra des Troyens. Dans le moment où le ciel commençait à s'éclaircir et où les Troyens, nous voyant de près, n'auraient pas manqué de nous reconnaître, il remarqua un de leurs vaisseaux presque semblable à celui des nôtres que la tempête avait écarté, et dont la poupe était couronnée de certaines fleurs: il se hâta de mettre sur notre poupe des couronnes de fleurs semblables; il les attacha lui-même avec des bandelettes de la même couleur que celles des Troyens; il ordonna à tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de leurs bancs, pour n'être point reconnus des ennemis. En cet état, nous passâmes au milieu de leur flotte: ils poussèrent des cris de joie en nous voyant, comme en voyant des compagnons qu'ils avaient crus perdus

 

EXPLICATION DE TEXTE, FENELON, LES AVENTURES DE TELEMAQUE, INCIPIT

 
 
 
 
 
 
 
 
TEXTE :
 
   Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d'être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant; les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île: mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes, et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux.
Tout à coup, elle aperçut les débris d'un navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces, des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un mât, des cordages flottant sur la côte; puis elle découvre de loin deux hommes, dont l'un paraissait âgé; l'autre, quoique jeune, ressemblait à Ulysse. Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse. La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros. Mais, quoique les dieux surpassent de loin en connaissance tous les hommes, elle ne put découvrir qui était cet homme vénérable dont Télémaque était accompagné: c'est que les dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qu'il leur plaît; et Minerve, qui accompagnait Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue de Calypso.
Cependant Calypso se réjouissait d'un naufrage qui mettait dans son île le fils d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers lui; et, sans faire semblant de savoir qui il est:
- D'où vous vient - lui dit-elle - cette témérité d'aborder en mon île? Sachez, jeune étranger, qu'on ne vient point impunément dans mon empire.
Elle tâchait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie de son cœur, qui éclatait malgré elle sur son visage.
Télémaque lui répondit:
- O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse (quoique à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité), seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son père à la merci des vents et des flots, a vu briser son navire contre vos rochers?
- Quel est donc votre père que vous cherchez? - reprit la déesse.
- Il se nomme Ulysse - dit Télémaque - c'est un des rois qui ont, après un siège de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom fut célèbre dans toute la Grèce et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats et plus encore par sa sagesse dans les conseils. Maintenant, errant dans toute l'étendue des mers, il parcourt tous les écueils les plus terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pénélope, sa femme, et moi, qui suis son fils, nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je cours, avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est. Mais que dis-je? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes de la mer. Ayez pitié de nos malheurs; et, si vous savez, ô déesse, ce que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en instruire son fils Télémaque.
Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de sagesse et d'éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant; et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit:
- Télémaque, nous vous apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l'histoire en est longue: il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma demeure, où je vous recevrai comme mon fils: venez; vous serez ma consolation dans cette solitude; et je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir.
 
EXPLICATION, du début à "sachiez en jouir."
 
            Jean Genette précise dans son ouvrage Seuils, que l’incipit d’un roman est un « seuil », une zone de transition entre le hors-texte et le texte, qui consiste en une transaction avec le lecteur, lui offrant une entrée programmatique. A la lecture de l’incipit des Aventures de Télémaque, écrit par Fénelon, nous comprenons ce que cette définition a de fondamental, puisqu’elle éclaire efficacement ces premières pages, et ce d’une triple façon.
 
               Lecture du passage.
 
 
            Nous allons donc voir en quoi et comment cet incipit remplit trois fonctions fondamentales et nous livre la facture, les thèmes et les enjeux de toute l’œuvre à venir.
            Le passage soumis à notre analyse se compose de trois mouvements narrativement structurés. Le premier paragraphe forme une introduction qui présente la situation initiale de ce début de roman, le second paragraphe offre l’élément perturbateur qui permet de lancer l’action du récit, et les paragraphes suivants proposent un dialogue entre Calypso et Télémaque, donnant ainsi la possibilité à l’auteur de poser le caractère de son héros et d’ouvrir sur la suite du récit.
 
 
 
            I) 1ère partie : Introduction : Une triple fonction
 
            Nous allons voir que cette entrée en matière joue un triple rôle programmatique : Une fonction intertextuelle, narrative et didactique, fonctions à l’œuvre dans l’ensemble du roman.
 
A) Ouverture : fonction intertextuelle
- Les Aventures de Télémaque font suite au IVe livre de L’Odyssée : parti à la recherche de son père, Télémaque rend visite à Nestor (Odyssée, III) puis à Ménélas (IV). Il reviendra directement de Sparte en Ithaque où nous le retrouvons au chant XV. Mais Fénelon choisit de développer ce qu’Homère a passé sous silence, à savoir les aventures de Télémaque, et même si chronologiquement, cela semble impossible (Toutes ces aventures étant censées se dérouler pendant qu’Ulysse raconte ses propres péripéties à Alcinoüs, roi des Phéaciens), elles permettent au précepteur du duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV, de proposer un voyage mythologique dans une Méditerranée homérique tout aussi divertissant qu’instructif. Le récit s’offre donc d’emblée comme un récit inscrit dans une longue tradition littéraire, tout en étant empreint de didactisme révélateur, placere et docere, voilà les deux principaux objectifs de Fénelon chargé d’instruire un futur roi. Il le dira lui-même dans son Explication: « Pour le Télémaque, c’est une narration fabuleuse en forme de poème héroïque, comme ceux d’Homère et de Virgile, où j’ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. »
- Pourtant, la première phrase montre toute l’originalité de Fénelon et son désir de proposer une ouvre toute personnelle. Si Homère ne dit rien du chagrin de Calypso après le départ d’Ulysse, Fénelon, quant à lui, peint une nymphe inconsolable et désespérée. Début in medias res.
 
 
B) Description hyperbolique de la douleur de la nymphe, mise en valeur d’un paradoxe :
- 2e phrase : « elle se trouvait malheureuse d’être immortelle » : montre la force de l’amour, passion dévastatrice et annihilisatrice. Thème récurrent dans l’œuvre. Le narrateur omniscient pénètre dans la conscience de son personnage complètement dépossédé de lui-même, objet d’une passion incontrôlable et destructrice.
- 3e phrase : Valeur des adverbes de négation, ce qui fait la personnalité et le charme de la déesse n’est plus. « Les nymphes qui la servaient n’osaient plus lui parler » : L’amour inconsidéré et immodéré détruit aussi les relations sociales, la communication, le partage, mène à l’exclusion et à l’isolement. L’imparfait itératif et duratif met en valeur une situation et un désespoir qui semble pouvoir durer indéfiniment et sans issue. Situation d’autant plus désespérante que Calypso, immortelle, ne peut appeler la mort pour guérir ses maux.
- « Elle se promenait…d’elle » : la description en filigrane des beautés de l’île ne sert qu’à mettre en exergue le désespoir de la nymphe rendue indifférente aux charmes de la nature. Accents pré-romantiques, le poète projette ses propres sentiments sur le spectacle de la nature qui semble n’être là que pour lui rappeler l’être aimé (voir Mallarmé par exemple). La conjonction de coordination oppositive « mais » insiste sur le paradoxe que vit Calypso, accentué par la structure binaire corrélative : loin de + ne faisait que. Isotopie de la douleur et du désespoir.
 
 
                  C) Description pathétique
- « Souvent … à ses yeux » : Accents pré-romantiques, mais aussi tragiques. L’adverbe « souvent » marque la répétition + Imparfait itératif + métaphore hyperbolique (« qu’elle arrosait de ses larmes ») + Locution adverbiale « sans cesse » : Calypso, toute à sa douleur d’avoir perdu l’homme qu’elle aime, semble être dans une situation sans espoir, elle recherche la solitude et n’est plus qu’une femme en proie aux cruautés de l’amour malheureux. Cette description fortement pathétique a une triple fonction : Elle pose le récit dans une lignée intertextuelle, tout en s’en démarquant. Elle offre à l’auteur l’occasion de montrer les effets dévastateurs d’une passion incontrôlée (ce qui sera davantage développé par la suite, grâce aux grands pouvoirs de Cupidon) et ainsi d’assigner une fonction didactique à son récit. Elle prépare enfin la suite, puisque cette situation désespérée appelle une issue, que la venue de Télémaque va permettre.
 
 
II) Deuxième mouvement : Fonction dramatique : arrivée et présentation des personnages.
A) Et l’intrigue de commencer…
- 1ère phrase : - L’adverbe « Tout à coup » marque la survenue de l’élément modificateur. A noter, la position contemplative de Calypso lui permet de voir les naufragés, le récit est mené fort efficacement. La scène décrite est présentée en focalisation interne. Le lecteur découvre les deux héros en même temps que la déesse. Ce procédé permet de varier les effets et de donner une caractérisation indirecte des personnages.
                        - Le passé simple marque le passage à des actions de premier plan, l’intrigue, en tant que telle peut démarrer.
                        - Le passage narratif qui suit procède par progression à thèmes dérivés : l’isotopie du naufrage, topos des récits homériques, offre une perception épique de nos deux personnages : objets des flots et de la volonté des dieux, à peine sortis d’une aventure périlleuse, ils sont projetés dans une autre. L’action progresse ainsi d’aventure en aventure, faisant du roman un récit héroïque.
                        - La vision de Calypso relève d’un procédé pictural classique : Une vision générale des conséquences du naufrage, le rôle des articles indéfinis étant d’insérer dans le récit de nouveaux éléments, puis, thème dérivé, les deux naufragés eux-mêmes. Son regard va de la plage à l’horizon, le procédé permet de suivre le progrès de sa vision et annonce la description des deux héros. Présentés métonymiquement, les deux personnages accèdent au rang de héros, avant même d’avoir été présentés, puisqu’ils sortirent indemnes d’un tel péril.
 
           
            B) Les actants du récit : Présentation des deux hommes
- La description des deux hommes marque d’emblée une différence d’âge, élément fondamental quand on sait le rôle que va jouer Mentor envers Télémaque. Leur relation maître/élève, père/fils est déjà suggérée. Si Mentor est peu décrit, Télémaque reçoit des caractéristiques très mélioratives et significatives : fils d’un héros illustre, il en est le double, en plus jeune. Au passage, notons que l’auteur attire notre attention sur « sa fierté » et « sa majesté », qualités qui peuvent se transformer en défaut : la vanité, talon d’Achille du jeune homme (voir le livre XIII). Aucune description physique, si ce n’est l’âge des deux protagonistes, Fénelon s’en tient surtout à l’éthopée, la beauté intérieure comptant davantage à ses yeux.
Le choix de ce héros comme personnage principal du récit est habile. Le jeune duc de Bourgogne ne peut que s’identifier à cet autre adolescent de haute naissance, fils de roi, et appelé à le devenir. La sympathie du lecteur est d’emblée convoquée.
 
 
           C) Présentation de Calypso
- « Mais, quoique les dieux… » : L’infériorité de Calypso face aux pouvoirs de Minerve est doublement significative. La nymphe est inférieure, et l’a déjà montré en devenant la proie d’une passion incontrôlable. En outre, le lecteur en sait plus qu’elle, il est ainsi mis également en position de supériorité, ce qui va lui permettre de conserver une certaine distance critique vis-à-vis de la déesse, distance nécessaire au bon fonctionnement du projet didactique de Fénelon. La volonté de Minerve de préserver son identité révèle une certaine méfiance, le verbe de volonté marquant l’élaboration d’une véritable stratégie à venir.
Ce deuxième mouvement met donc en place les actants du récit et les premiers éléments de l’intrigue. Il a avant tout une fonction dramatique, tout en présentant une première description significative des personnages.
 
         III) Troisième mouvement : Le dialogue. Triple fonction : intertextuelle, dramatique, et didactique.
         A) Les pensées de Calypso : un discours intérieur révélateur et une fonction didactique
- « Cependant Calypso… » : La focalisation interne donne à entendre les pensées de Calypso. Ces commentaires du narrateur mettent en évidence la tension qui s’opère entre le dit et le non-dit et éclaire le personnage. Dissimulatrice, séductrice, Calypso maîtrise l’art de la manipulation à merveille. Le lecteur en est d’emblée averti et peut ainsi apprécier sa dextérité, tout en observant Télémaque, qui lui, est dans l’ignorance. Ce procédé permet de faire du lecteur un complice du narrateur. Il garde sa distance critique et analyse, en contrepoint, les réactions du jeune héros soumis à notre sagacité. Sa ressemblance d’avec son père nous le rend encore plus sympathique (et ici nous comprenons l’émoi de Calypso !) et nous attache définitivement à son devenir. Conscient qu’il n’est encore qu’une ébauche du père illustre, le lecteur a envie de savoir la façon dont il deviendra digne de son géniteur.
 
 
            B) Le dialogue, fonction dramatique, didactique et intertextuelle
- « D’où vous vient… » : L’interrogation directe de la déesse quelque peu abrupte (Point de formule de politesse ou de bienvenue.) met en valeur son caractère autoritaire et vindicatif. Elle jure avec ses pensées, et montre la profondeur de sa dissimulation. L’injonction menaçante suivante, les substantifs « témérité », « empire » et l’adverbe « impunément » révèlent une nymphe impérieuse, peu hospitalière, régnant en maître, telle une reine, sur son île. Calypso est orgueilleuse et tient à faire montre d’un visage digne de son rang. En donnant la parole à ses personnages, Fénelon approfondit leur caractérisation, tout en variant les effets. Il leur donne vie, et sait adapter leur « parlure » à leur caractère. Calypso, déesse monarchique use de l’injonction et de la menace.
- « Elle tâchait… » : Ce commentaire du narrateur qui nous fait encore pénétrer dans la conscience du personnage pour mieux mettre en valeur ses capacités de dissimulation met en jeu un processus de polyphonie énonciative qu’a décrit Bakhtine. Le texte laisse percevoir, sous une énonciation apparemment homogène, des voix différentes, une « hybridation énonciative ». Ce changement de point de vue éclaire efficacement le personnage de la nymphe et sert le projet didactique de l’auteur : La déesse est un personnage complexe et manipulateur dont il faut se méfier, seul Télémaque l’ignore encore, il en sera d’ailleurs la principale victime.
- La réponse de Télémaque marque la filiation intertextuelle du récit, puisque Fénelon reprend l’invocation d’Ulysse lorsqu’il aperçoit Nausicaa (Odyssée, VI). L’éthopée du personnage transparaît à travers ses paroles. L’adresse respectueuse et suppliante, la tournure fortement élogieuse, et le pathétisme des propos soutenu par le champ lexical de l’aventure malheureuse (« Malheur, à la merci des vents, briser son navire ») mettent en valeur des qualités significatives. Télémaque respecte les dieux, se sait à leur merci, et implore leur mansuétude. En outre, sa façon modeste de se présenter comme « un fils à la recherche de son père » le place au rang générique de l’homme parmi les hommes, et met l’accent sur l’enjeu du récit, à savoir, la quête du père. Cette réplique se veut avant tout persuasive, en tentant de jouer sur les émotions de l’interlocutrice. A noter, sa forte théâtralité. Si aucun geste n’est indiqué, le lecteur n’a pas de mal à les imaginer, le registre pathétique se prêtant aux attitudes humbles et suppliantes. Télémaque est touchant, et atteint son but.
- La deuxième question de Calypso est doublement significative. C’est elle qui mène le dialogue, elle maîtrise donc la situation, Télémaque ne faisant qu’obéir à l’ordre indirect de répondre. En outre, elle révèle, une nouvelle fois, sa profonde dissimulation, puisque le lecteur sait bien qu’elle n’ignore pas l’identité du jeune homme. A ce propos, la supériorité du lecteur peut l’amener à sourire de l’aplomb de la déesse, tout en instaurant une complicité avec Mentor lui-même, qui, s’il ne dit rien, n’en pense pas moins. On peut d’ailleurs imaginer que le narrateur est le double de Minerve, omnisciente et omnipotente.
- La longue réplique de Télémaque permet un résumé succinct des aventures d’Ulysse et un faire-valoir de notre héros : - La description fortement méliorative et laudative que le fils fait de son père met l’accent sur sa célébrité et son caractère héroïque. L’hyperbole domine (« Son nom fut plus célèbre… ») et met en valeur deux qualités fondamentales du héros : sa valeur aux combats et sa sagesse, qualités que Fénelon lui-même place au premier rang de celles dignes d’un roi. L’adverbe « maintenant » et le présent de l’indicatif du verbe « parcourir » inscrit l’errance du héros dans une omni temporalité significative. Proie de la vindicte des dieux, Ulysse est le jouet de leur volonté et confronté à des aventures dignes d’un héros mythologique. La filiation qu’opère Télémaque entre les aventures de son père et les siennes (« Je cours… ») permet deux analyses : Le même présent omnitemporel est employé, faisant de Télémaque le double malheureux mais non moins héroïque de son père. En outre, la quête paternelle est répétée, plaçant le récit sous le signe de la recherche au double sens du terme. Dramatiquement, l’enjeu du récit est de conduire aux retrouvailles, qui d’ailleurs n’auront pas vraiment lieu dans le roman, signe que cette recherche est avant tout symbolique. Télémaque est avant tout à la recherche de sa propre identité. Se devant de devenir le digne fils d’Ulysse, il devra affronter de nombreuses aventures avant de parvenir à ses fins. Télémaque est appelé à devenir roi, à l’instar du duc de Bourgogne, ainsi Fénelon nous donne à lire un roman d’apprentissage initiatique, ayant pour principal objectif de parfaire l’éducation de son jeune élève.
- L’éloge dithyrambique que Télémaque fait de son père révèle en  outre une certaine vanité et annonce la suite du récit (Livre XIII).
- « Mais que dis-je ?... » : La question oratoire marque l’oralité de la réplique, l’émotion du personnage et le registre pathétique. Ce discours a une visée fortement persuasive, pour la seconde fois, Télémaque use de la supplication et en appelle à la compassion de la déesse. L’amour qu’il éprouve pour son père est patent, son désespoir également. Le jeune homme conserve tout le respect qu’il se doit à un tel interlocuteur (Invocation « ô déesse ») et l’utilisation de l’énallage (« son fils Télémaque ») met en valeur une certaine modestie, même si le rappel d’un tel lignage ne peut qu’être mélioratif.
 
 
            C) La réaction de Calypso
- « Calypso, étonnée… » : Le commentaire du narrateur met en valeur que les paroles de Télémaque ont bien atteint leur but. La déesse est troublée voire charmée (« Elle ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant »). Mais est-elle séduite pas ses paroles ou par sa beauté ? Télémaque en est-il conscient ? Quoiqu’il en soit, le silence de la nymphe en dit long et présage bien des malheurs à venir. A noter, la déesse redevient le double du lecteur, lui-même attendri par le jeune héros. Fénelon fait preuve d’une grande adresse en variant les procédés et en alternant paroles rapportées et commentaires. Cette variation de points de vue enrichit le récit et éclaire encore les personnages. La caractérisation indirecte du personnage principal est savamment menée, le lecteur en apprend autant de ce qu’il dit que de ce qu’en pense les autres personnages.
- Dernière réplique de Calypso : Le « nous » de majesté approfondit l’éthopée du personnage, et le futur catégorique aussi. Sa promesse peut combler de joie Télémaque, mais le lecteur averti pressent que l’histoire que fera la nymphe d’Ulysse ne sera pas vraiment conforme à la réalité. En enjoignant Télémaque à se « délasser de ses travaux », la déesse le fait l’égal d’Hercule et flatte sa vanité. Séductrice et manipulatrice, elle a de suite discerné la faiblesse de sa future victime et s’en sert contre lui. L’injonction « venez dans ma demeure » est porteuse de menace, comme le prouve d’ailleurs les paroles suivantes. Elle lui promet de le recevoir comme son fils, mais le lecteur comprend bien qu’elle en attendra davantage de lui et le terme « consolation » caractérise de façon euphémistique ses véritables désirs. Calypso manie le mensonge sans aucun scrupule. La dernière phrase laisse présager le pire et laisse sourdre la menace. La subordonnée hypothétique « pourvu que… », si elle paraît inoffensive, laisse planer une profonde inquiétude. Au terme de cette réplique, le piège se referme sur le héros, pris, sans le savoir, dans les mailles du filet de l’amour. Fénelon joue à la perfection du procédé d’identification, et place le lecteur dans une situation fort intéressante. En effet, nous avons compris que la déesse veut perdre notre héros. Celui-ci ne se doute de rien, le suspense est à son comble, comment parviendra-t-il à se sortir de cette situation ? La curiosité du lecteur est relancée, nous avons hâte de connaître la suite.
 
En faisant parler ses personnages dans ce troisième mouvement, Fénelon propose une « scène », au sens de Genette, qui permet la théâtralité du narratif, en privilégiant le discours direct. Celui-ci suscite l’intérêt du lecteur et le relance. Il fait progresser l’action par son abondance d’informations. Les répliques suppléent au rôle du narrateur en plaçant le cadre de l’intrigue dans le milieu mythologique de l’île de Calypso. Le dialogue apparaît comme la colonne vertébrale du récit romanesque, permettant la variation des points de vue et exposant les actants le cadre et les prémices de l’intrigue. En variant les effets et les tensions entre ce que savent le lecteur et le narrateur, et ce que ne savent pas Calypso et Télémaque, Fénelon met en place un système énonciatif complexe qui fait toute la saveur et l’efficacité du passage.
 
 
       Pour conclure, cet incipit remplit bel et bien une triple fonction intertextuelle, dramatique, et didactique. En plaçant son récit sous l’égide homérique, Fénelon offre à son élève et à son lecteur des aventures qui pourront atteindre un triple objectif : Parfaire la culture littéraire et mythologique d’un lectorat empreint de classicisme, tout en le divertissant efficacement, et se servir de l’exemplarité de destins héroïques pour soutenir son projet didactique. Cet incipit met bien en place une entrée programmatique dans le récit, en proposant la facture, les principaux thèmes et enjeux du roman. Composé de plusieurs séquentialités textuelles, descriptives, narratives et dialogales, il présente les principales techniques que Fénelon utilisera dans tout son récit, mettant en valeur l’hétérogénéité et la complexité qui font toute sa richesse et son intérêt.

Nathalie LECLERCQ
 
 
 
 
EXPLICATION DE TEXTE, FENELON, LES AVENTURES DE TELEMAQUE
 
 
 
 
TEXTE
 
          On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir avec une apparence de simplicité rustique, des objets propres à charmer les yeux, il est vrai qu'on n'y voyait ni or, ni argent, ni marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues : mais cette grotte était taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles; elle était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples également de tous côtés. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur ; des fontaines, coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal : mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée.
            Là on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les parfums ; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n'entendait jamais que le chant des oiseaux, ou le bruit d'un ruisseau, qui, se précipitant du haut d'un rocher, tombait à gros bouillons pleins d'écume, et s'enfuyait au travers de la prairie.
            La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne: les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité ; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres par de longs détours revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vert qui pendait en festons : le raisin, plus éclatant que la pourpre, ne pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier, et tous les autres arbres, couvraient la campagne, et en faisaient un grand jardin.
 
 
Explication de texte de Les Aventures de Télémaque, de Fénelon, Livre I, page 122 à 123, de “On arriva” à “un grand jardin”
 
Les Aventures de Télémaque font suite au IVe livre de L’Odyssée : parti à la recherche de son père, Télémaque rend visite à Nestor (Odyssée, III) puis à Ménélas (IV). Il reviendra directement de Sparte en Ithaque où nous le retrouvons au chant XV. Mais Fénelon choisit de développer ce qu’Homère a passé sous silence, à savoir les aventures de Télémaque, et même si chronologiquement, cela semble impossible (Toutes ces aventures étant censées se dérouler pendant qu’Ulysse raconte ses propres péripéties à Alcinoüs, roi des Phéaciens), elles permettent au précepteur du duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV, de proposer un voyage mythologique dans une Méditerranée homérique tout aussi divertissant qu’instructif. Le récit s’offre donc d’emblée comme un récit inscrit dans une longue tradition littéraire, tout en étant empreint de didactisme révélateur, placere et docere, voilà les deux principaux objectifs de Fénelon chargé d’instruire un futur roi. Il le dira lui-même dans son Explication: « Pour le Télémaque, c’est une narration fabuleuse en forme de poème héroïque, comme ceux d’Homère et de Virgile, où j’ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. »
Le jeune Duc, par identification avec le héros éponyme, est appelé à vivre des expériences diverses et à en tirer les leçons nécessaires à son futur rôle de roi chrétien.
L’épisode du séjour dans l’île de Calypso, au livre I, constitue, en ce sens, le premier enseignement que le précepteur entend divulguer à son élève : apprendre à maîtriser les tentations du mal et les désirs qu’il fait naître. Comme son père avant lui, Télémaque se devra d’échapper au piège de l’amour.
Télémaque vient d’échouer avec Mentor sur l’île de Calypso, à la grande joie de la déesse, qui l’enjoint de se délasser de ses travaux et l’invite à venir dans sa demeure. « Venez, lui dit-elle, vous serez ma consolation dans cette solitude ; et je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir. »
 
Lecture du passage
 
 
Le passage soumis à notre analyse est encadré par une description tout autant méliorative que pernicieuse de Calypso et par l’injonction qu’elle adresse au jeune homme de se reposer, en attendant le récit « des histoires dont [son] cœur sera touché ». Cette construction particulière montre combien l’enchanteresse maîtrise la situation, manipulant Télémaque et tentant de le séduire par tous les moyens. Pour ce faire, elle le fait donc pénétrer dans sa grotte aux charmes enchanteurs, persuadée que le jeune homme, déjà tenté par les lieux, sera d’autant plus facile ensuite à séduire. La grotte est donc davantage que le simple cadre du récit. Elle devient une véritable arme de séduction, au même titre que les charmes enjôleurs de la déesse. Par un processus métonymique, le lieu enchanteur prend des allures d’allégorie de la déesse elle-même.
 
 
Première étape du parcours initiatique du héros, cet épisode confronte le héros et ses lecteurs au piège originaire de l’amour du monde et de l’amour de soi.
Mais pour que la leçon soit efficace et atteigne son but, il faut que le héros, et son double lecteur, soit séduit et tenté dès ses premiers pas sur l’île, autant par les lieux enchanteurs que par celle qui y règne.  Il faut, en outre, que le lecteur averti soit à même de reconnaître un tel piège et sa perversité fallacieuse.
Nous verrons donc en quoi et comment ce passage descriptif, plus qu’une simple pause narrative, met un œuvre un double processus d’enjeu didactique : construire, par des moyens expressifs, un piège charmeur et envoûtant qui répond au portrait de la déesse, tout en donnant au lecteur des signes révélateurs suggérant la présence de maléfices sous les charmes du lieu.
 
Le passage se compose structurellement de deux paragraphes correspondant à la description successive de l’intérieur et de l’extérieur de la grotte. Cette description est animée par un jeu de changement de points de vue et de perspectives qui créent, par leur fusion paradoxale, une représentation ambigüe, où l’unité de la grotte se dissout en lignes de fuite signalant l’aspect artificieux de ce faux paradis.
 
1ère partie : L’intérieur de la grotte, ou l’antre du merveilleux monstrueux.
« On arriva… Yeux » :
- Le pronom personnel indéfini « on » inclut tout autant Télémaque que le jeune Duc et les autres lecteurs. Il permet ainsi de nous faire pénétrer dans la grotte, par un procédé d’illusion et de stylisation du réel. Le procédé énonciatif est d’autant plus efficace que l’identification offre la possibilité de ressentir et de voir tout ce que le jeune héros ressent et voit et de nous permettre d’être « charmé » à notre tour.
- Le passé simple et le verbe de mouvement marque la transition entre le passage narratif qui précède et la description à venir qui va se faire à l’imparfait descriptif.
- Le thème du regard et de la perception visuelle est fondamental. Véritable hypotypose, cette description s’impose à nos yeux, miroirs de l’âme, véritable objectif de cette mystification.
- Télémaque est « à la porte » de la grotte, sur le seuil. Peut-être pouvons-nous voir dans cette indication de lieu la part d’arbitraire de toute destinée humaine, liée fondamentalement à celle du choix. Le héros peut décider ou non de pénétrer ce lieu enchanteur de perdition, de subir ou de contrôler la tentation du mal. Nous sommes aussi à la porte du roman, au seuil du récit, et allons participer à la première expérience initiatique du jeune héros.
- La surprise du jeune héros éponyme renvoie à celle du lecteur qui s’attend à un lieu luxuriant d’or, de pierreries et d’argent, à même de séduire par sa magnificence. C’est oublier le penchant de Fénelon pour les peintures champêtres. Il écrit dans son Dialogue des morts : « Les ornements d’une campagne où la nature est belle font une image plus riante que toutes les magnificences que l’art a pu inventer. » C’est donc par choix esthétique que l’auteur décrit un lieu qui a « l’apparence de simplicité rustique », summum de la beauté et donc plus apte à séduire, selon lui.
- Fénelon reprend des éléments de la caverne de Calypso, au livre IV de L’Odyssée, mettant en valeur l’importance de l’intertextualité dans son œuvre. Pourtant, il préfère le mot « grotte », mettant ainsi davantage l’accent sur son caractère mystérieux (du latin Crypta : le caché, le secret), voire inquiétant.
- Le substantif  « apparence » ouvre d’emblée sur le caractère ambigu et dialectique de la description. Il annonce le projet didactique : il faut se méfier des apparences, et ne pas voir qu’avec les yeux, mais aussi avec notre cœur et surtout notre raison. La réalité peut être trompeuse et artificieuse. Le mal se pare de beautés pour mieux tenter. Fénelon, en livrant cette clef au lecteur, l’enjoint à demeurer en alerte et à conserver ses distances et son jugement critique.
 
 
« On n’y voyait… fraîcheur » :
- L’accumulation des termes coordonnés par la conjonction de coordination « ni » offre une description paradoxale en négatif, qui met l’accent sur l’absence de magnificence. Fénelon dénonce ainsi en creux l’ornement gratuit qu’il déplore dans certaines peintures de son époque, leur préférant celles de Raphaël, de Carraches et de Poussin.
- Si cette description reprend des éléments de l’hypotexte homérique, avec ses « vignes douces » et « ses sources qui coulaient limpides », il les réorganise de façon à créer une confusion spatiale et une incohérence significative. En associant des éléments marins (« rocailles », « coquilles ») à des éléments terrestres (« vigne »), il met à l’œuvre un syncrétisme qui métamorphose les lieux en un univers prodigieux caractérisé par l’hybridation, signe de la monstruosité. En outre, les frontières entre l’extérieur et l’intérieur s’estompent, puisque le zéphyr édénique pénètre dans la grotte et conserve une délicieuse fraîcheur, signe encore de la monstruosité du lieu.
- La description tend à créer un tableau digne du paradis perdu, de cet âge d’or d’avant la chute, que bien des éléments annoncent. La jeune vigne est un attribut de Dionysos, dieu du vin et de ses excès, célèbre pour ses débordements. Le fait que cette vigne étendît « ses branches souples également de tous côtés » produit un effet hyperbolique et révélateur. La profusion, la démesure teintée de baroquisme, règne en maître, comme un appel à la débauche et à la luxure.
 
« Des fontaines…cristal »
- La profusion est de mise également à travers les multiples emplois des articles indéfinis pluriel et des déterminants numéraux : « des fontaines », « mille fleurs ».
- L’utilisation réitérée de l’adjectif qualificatif « doux » (« doux zéphires », « doux murmure », « le plus doux de tous les parfums ») est emblématique : Le lieu séduit tous les sens (le toucher, l’ouïe, l’odorat), se faisant tout autant charmeur qu’hypnotiseur.
- La description hyperbolique des fontaines, les topoi édéniques du « doux murmure » et des fleurs paradisiaques, les bains comparés à la pureté et à la clarté du cristal, l’allitération en [m], le passage des nasales initiales au cliquetis cristallin final, confèrent à l’ensemble une dimension musicale symbolisant le pouvoir enchanteur dans tous les sens du terme, de ce lieu merveilleux.
 
« mille fleurs … environnée. »
- L’adjectif verbal « naissantes » reprend le thème de la jeunesse éternelle, faisant échos à la « jeune vigne ». Cette isotopie renvoie à l’enfant Cupidon, qui se sert de son innocente apparence pour tromper ses victimes, et rappelle l’âge tendre de Télémaque et du narrataire, le jeune Duc. L’enfance, par sa pureté et son innocence, est plus à même d’être trompée par ses paires. Le mal se cache bien souvent où on ne l’attend pas.
- Si la vue est abondamment convoquée à travers l’évocation de couleurs riantes et chatoyantes (« soleil, amarantes violettes, verts »), les autres sens le sont également, et en particulier l’odorat, grâce à la profusion de fleurs qui émaillent les environs de la grotte. 
- Un changement de perspective est à l’œuvre, mais de façon assez insidieuse : nous passons de l’intérieur de la grotte à ses environs. Les points de repères demeurent flous, la description se veut ambigüe, à l’image du lieu.
 
« Là… prairie. »
- La disposition syntaxique des phrases initiées par l’adverbe locatif « là » suggère une description pré-impressionniste, visant à mettre en exergue la variété dans l’unité. Les noms sont souvent expansés par des propositions relatives déterminatives ou explicatives («ces arbres touffus qui portent,  le bruit d’un ruisseau, qui…, la fleur, qui se renouvelle… ») qui relancent et précisent la description tout en imprégnant l’ensemble d’un rythme alangui et très musical. L’allitération en [p], « portent des pommes d’or, répand, parfums, prairies, pouvaient, percer), en [r] et en [s], associées aux assonances en [a], [é], [ou] et [è] confèrent à l’ensemble une forte musicalité pénétrante et envoûtante. Cette musicalité est reprise par les chants des oiseaux et le bruit d’un ruisseau. Fénelon met en œuvre toute un univers poétique et symphonique qui n’est pas sans rappeler le pouvoir de la lyre d’Orphée sur les bêtes les plus monstrueuses. Mais ici, c’est le monstre qui use et abuse de cette arme angélique pour mieux enjôler l’homme.
- Les arbres touffus qui portent des pommes d’or rappellent la chute d’Adam et Eve, tentés par le serpent, et mordant, pour leur perte, dans le fruit défendu. Mais l’on peut dire que c’est toute la grotte qui semble symboliser le fruit défendu, et Télémaque, en y pénétrant, joue à nouveau, à son insu, l’épisode de la chute originaire.
- Des éléments dysphoriques viennent alerter le lecteur attentif : l’isotopie des bois et de la nuit « que les rayons du soleil ne pouvait percer » forme un univers inquiétant, presque machiavélique, qui n’est pas sans rappeler le royaume infernal de Pluton. La dernière phrase du paragraphe introduit une distorsion. La restrictive « on n’attendait jamais que » induit un univers en négatif, où l’absence et le néant sont de mise, s’il n’était le chant des oiseaux et le bruit d’un ruisseau. En outre, ces deux substantifs ne sont pas expansés par des épithètes mélioratives, et le terme « bruit » peut paraître somme toute assez péjoratif. La suite de la période reprend cette description assez dysphorique. Le ruisseau se précipite du haut d’un rocher, semblant s’écraser de toute sa hauteur et conduire à une mort atroce, le bruit dissonant produit par l’expression « tombait à gros bouillons plein d’écume » est amplifié par l’utilisation d’un vocabulaire plus prosaïque (« bruit, tomber, gros bouillons) et par la connotation péjorative du signifié « écume » qui fait penser à un animal écumant de rage. L’harmonie initiale semble éclater et « fuir », le désordre menace, et la chute, annoncée par celle du ruisseau, semble imminente. Le merveilleux devient monstrueux et dévoile sa véritable nature, dans un tableau paradoxal, à la fois merveilleux et inquiétant.
 
 
Dans ce premier mouvement descriptif, Fénelon a su mettre en valeur, par des moyens expressifs divers, le caractère tentateur et charmeur de l’antre de la déesse. Par des signaux significatifs et révélateurs, il en appelle à notre sagacité, et nous enjoint implicitement à nous méfier de ces beautés quasi infernales qui recèlent de dangereux pièges. Hâvre de paix paradisiaque, cette grotte symbolise les pouvoirs tentateurs de Calypso, dont elle se sert pour mieux parvenir à ses fins. Cette description se fait au travers du regard de Télémaque, qui, non encore averti par Mentor, subit l’attrait envoûtant du lieu, son appel au bien-être et au repos. Notre jeune héros se laisse alors aller à la concupiscence, au sens péjoratif du terme, cette attirance naturelle de l'homme pour les biens terrestres, impliquant un dérèglement des sens et de la raison, conséquence du péché originel, décrit en creux dans notre passage.
 
Deuxième mouvement : Deuxième paragraphe : Un bouleversement spatial diabolique
1ère phrase :
- Le second paragraphe marque un changement de point de vue, mis en valeur par la première phrase qui sert de transition entre le passage de l’intérieur de la grotte à l’extérieur. A noter, le signifié du substantif « penchant », qui signifie le versant d’une colline, dans son acception vieillie, mais aussi un mouvement naturel, affectif ou psychologique, qui pousse à adopter tel ou tel comportement, à rechercher quelque chose. Ce terme signifie également, en particulier, un sentiment d'amour, de sympathie pour quelqu'un. Fénelon travaille donc l’art de la suggestion et de l’ambigüité et nous rappelle combien toute l’île participe à l’entreprise de séduction quasi machiavélique de la déesse. La transition est en outre marquée typographiquement par un retour à la ligne et par un alinéa.
 
 
2e phrase :
- Les adverbes locatifs « De là » et « D’un autre côté » (phrase suivante) marque une volonté d’imprécision, de flou, qui met en valeur l’ambiguïté du lieu et une perte des repères. La description dichotomique qui suit, tantôt euphorique, tantôt dysphorique, mise en valeur par la répétition de l’adverbe de temps « quelquefois » brouille encore plus la vision, tout en induisant une distorsion spatio-temporelle. La description ne rend plus compte d’une vision instantanée, mais adopte un point de vue omnitemporel et omnidirectionnel qui participe à cette impression de confusion sensorielle.
- Nous retrouvons le pronom personnel indéfini « on » qui inclut le héros et les lecteurs, ainsi que l’utilisation de l’imparfait descriptif (« on découvrait »). A noter le sens mystique du verbe, qui met en exergue la situation privilégiée de Télémaque à même de « découvrir » un tel spectacle.
- L’étendue liquide est fondamentale dans ce passage. Les eaux en mouvement symbolisent souvent, dans la littérature, un état transitoire entre les possibles encore informels et les réalités formelles, une situation d’ambivalence, qui est celle de l’incertitude du doute, de l’indécision et qui peut se conclure bien ou mal. Leur caractère hybride et monstrueux est mis en valeur par le mélange d’eau douce (les canaux, les nues, les rivières) et d’étendues marines. Ce syncrétisme est accentué par la présence terrestre des montagnes, des tilleuls, des collines, et du motif de la vigne développé à nouveau.
- Cette phrase d’inspiration pré-rousseauiste reprend la description dialectique de la grotte, et symbolise peut-être le combat entre le bien et le mal. En effet, la structure syntaxique symétriquement mise en valeur par une construction binaire (« Quelquefois ») présente, dans un premier temps, une description méliorative de la mer, quoique déjà minée par la comparaison aux connotations étranges : « comme une glace ». La deuxième partie de la période s’étend en crescendo et livre un spectacle dysphorique et personnifié d’une mer « follement irritée ». L’adverbe hyperbolique « follement » est significatif, et l’adjectif verbal « gémissant » rappelle les « gros bouillons pleins d’écume » et transforment l’étendue marine en une bête incontrôlable et dévastatrice. Le syncrétisme est encore à l’œuvre dans la comparaison « comme des montagnes » et accentue le caractère hybride de cette description. La mer prend des allures de monstre allégorique empreint de fureur quasi infernale et rappelle la description que Racine fait de Neptune, dans Phèdre, lorsque le messager vient annoncer la mort d’Hippolyte (Acte V).
 
« D’un autre côté…enchantés » :
- La vision panoramique se poursuit, la confusion aussi. Ce paysage rustique fait anormalement pendant au paysage marin. L’Hybris est omniprésent avec ses « têtes superbes » et ses « hauts peupliers », qui rappellent l’élévation surhumaine de Calypso. L’expansion aquatique des canaux toute de caprice (« se jouer »), d’inconstance (« les uns », « les autres ») de bizarrerie contre nature (« remonter vers leurs sources ») élargit le panorama, en y insinuant une sinuosité troublante, serpentine, qui prend même des allures de pièges (« ne pouvoir quitter ces bords enchantés ») et met en abyme celui qui guette Télémaque.
 
 
 
«  On apercevait…yeux » :
- La verticalité succède à l’horizontalité, les montagnes présentent une fantasmagorie « bizarre » source du «  plaisir des yeux ». Le signifié du verbe « se perdaient » renvoie à l’isotopie de la chute, et celui de « figure bizarre » reprend la personnification de la nature, véritable Hybris monstrueux. L’on peut penser alors à la figure de Merlin l’Enchanteur qui avait la capacité de se transformer à son gré, pour mieux plaire à son interlocuteur. La confusion est encore mise en valeur par la profusion. L’article indéfini pluriel marque l’imprécision et la multiplicité.
 
« Les montagnes voisines…fruit » :
- Nous retrouvons l’isotopie dionysiaque de la vigne, mais grandement disproportionnée (« Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vert »). L’abondance baroque a gagné tout le paysage et le superlatif hyperbolique « plus éclatant que la pourpre » (qui annonce d’ailleurs le manteau que Calypso offrira à Télémaque) renforce cette impression de profusion et d’excès. Les expressions dysphoriques « ne pouvait se cacher » et « était accablée » dénotent une distorsion et rappellent encore la chute après la consommation du fruit défendu.
 
«  Le figuier…jardin » :
- Le syncrétisme se poursuit dans l’ultime phrase, puisque Fénelon mêle des éléments méditerranéens (figuier, olivier grenadier) à sa description toute à la fois terrestre, maritime, horizontale, verticale, euphorique et dysphorique. Le paradoxe est de mise, la description panoramique se termine par une clôture surprenante, la campagne formant un grand jardin. L’olivier est un attribut biblique (voir Noé par exemple), et cette indication de « grand jardin » n’est pas sans rappeler le jardin d’Eden. Elle joint néanmoins l’idée de plénitude à celle d’enfermement et met l’accent sur les dangers de ces beautés envoûtantes et de ses poisons cachés.
 
Ce passage descriptif offre donc bien un double processus à visée didactique. La grotte, ses environs et l’île toute entière symbolisent allégoriquement les pouvoirs enchanteurs et machiavéliques de la déesse tentatrice. Fénelon a su mettre en œuvre, par des moyens expressifs précis, la beauté enjôleuse et enchanteresse du lieu, tout en nous livrant, en creux, des signaux qui nous ont permis de percevoir ses dangers. Télémaque, quant à lui, pris au piège, devra attendre les avertissements de Mentor, pour en être enfin éclairé. Ce texte est donc à lire comme un tableau dans un tableau, hautement symbolique et allégorique, sorte de réquisitoire en creux des séductions de la chair et des sens. Le serpent sous les fleurs est prêt à sauter sur sa proie. Cupidon va bientôt frapper et les affres de l’amour vont s’abattre sur le malheureux Télémaque qui ne devra son salut qu’à son sage précepteur divin. Le lecteur averti n’a plus qu’à assister à ses doutes, à ses hésitations et à apprécier l’efficacité de cette leçon ô combien exemplaire.

 

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