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2007, français, sujets série L, objet d'étude, le biographique

Albert Cohen, le livre de ma mère

 

 

Oral bac

 

 
   

 

 

 

 

Sujets bac français
2007


SÉRIE L




Objet d'étude : le biographique.
Textes :
Texte A - Colette,
Sido, 1930.
Texte B - Albert Cohen, Le Livre de ma mère, 1954.
Texte C -
Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958.




Texte A - Colette, Sido, 1930.

[Colette évoque le
souvenir de sa mère, Sido.]

Ô géraniums, ô digitales1... Celles-ci
fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c'est
de votre reflet que ma joue d'enfant reçut un don vermeil. Car « Sido » aimait
au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix de
Malte1, des hortensias, et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le
coqueret-alkékenge1, encore qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe
rose, de lui rappeler un mou2 de veau frais... À contrecoeur elle faisait pacte
avec l'Est : « Je m'arrange avec lui », disait-elle. Mais elle demeurait pleine
de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux3, ce point
glacé, traître aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet,
quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.

Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un
junko-biloba1 , − je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades
d'école, qui les séchaient entre les pages de l'atlas − tout le chaud jardin se
nourrissait d'une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne
pourrais dire si ce rouge, ce violet, dépendaient, dépendent encore d'un
sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Étés réverbérés par le
gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux,
étés presque sans nuits... Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me
l'accordait en récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et
demie, et je m'en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres
maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les
fraises, les cassis et les groseilles barbues.
À trois heures et demie, tout
dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le
chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes jambes,
puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes
narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays
mal pensant était sans dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je
prenais conscience de mon prix, d'un état de grâce indicible et de ma connivence
avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale,
déformé par son éclosion...
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée
« Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle regardait courir et décroître sur la pente
son œuvre, − « chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-être jolie; ma mère et
mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord... Je l'étais à cause
de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure,
des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité
d'enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche
de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon saoul4, pas avant
d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et
goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de
la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait
elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous
la terre. L'autre source, presque invisible, froissait l'herbe comme un serpent,
s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses, fleuris en ronde,
attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la
seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite
que leur saveur m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte,
avec moi, cette gorgée imaginaire...

1. nom de plantes
2. mou :
viande pour l'alimentation des chats.
3. cardinaux et collatéraux : les
points cardinaux sont les quatre points de l'horizon (nord, sud, est, ouest),
les points collatéraux sont situés entre deux points cardinaux et à égale
distance de ces derniers.
4. manger son saoul : manger jusqu'à en être
rassasié.



Texte B : Albert Cohen, Le Livre de ma mère, 1954.


Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits
chats rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes
pectorales2, arnica, papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d'orgeat, antiques
dentelles, odeurs, naphtalines4, veilleuses de porcelaine, petits baisers du
soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir bordé mon lit, que maintenant
j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un écureuil. Ô mon
enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en
peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du
papier à dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées
debout sur la table, bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux,
diabolos, petites mains sales, genoux écorchés et j'arrachais la croûte toujours
trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où elle me menait une fois
par an et auquel je pensais des mois à l'avance, cahiers neufs de la rentrée,
sac d'école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages,
plumes Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de
chocolat, noyaux d'abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d'agate7,
chansons de Maman, leçons qu'elle me faisait repasser le matin, heures passées à
la regarder cuisiner avec importance, enfance, petites paix, petits bonheurs,
gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n'aurai plus, ô charmes, ô
sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives
s'éloignent. Ma mort approche.

1. chromo : dessin de qualité médiocre.

2. pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3. papillon du gaz :
robinet d'arrêt du gaz.
4. naphtalines : produits anti-mites.
5.
Sergent-Major, Blaray-Poure : marques de plume.
6. thésaurisés : amassés,
accumulés.
7. agate : pierre précieuse.



Texte C : Simone de
Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958.

La principale
fonction de Louise et de maman, c'était de me nourrir; leur tâche n'était pas
toujours facile. Par ma bouche, le monde entrait en moi plus intimement que par
mes yeux et mes mains. Je ne l'acceptais pas tout entier. La fadeur des crèmes
de blé vert, des bouillies d'avoine, des panades1, m'arrachait des larmes;
l'onctuosité des graisses, le mystère gluant des coquillages me révoltaient;
sanglots, cris, vomissements, mes répugnances étaient si obstinées qu'on renonça
à les combattre. En revanche, je profitai passionnément du privilège de
l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent
; devant les confiseries de la rue Vavin, je me pétrifiais, fascinée par l'éclat
lumineux des fruits confits, le sourd chatoiement des pâtes de fruits, la
floraison bigarrée des bonbons acidulés; vert, rouge, orange, violet : je
convoitais les couleurs elles-mêmes autant que le plaisir qu'elles me
promettaient. J'avais souvent la chance que mon admiration s'achevât en
jouissance. Maman concassait des pralines dans un mortier, elle mélangeait à une
crème jaune la poudre grenue ; le rosé des bonbons se dégradait en nuances
exquises : je plongeais ma cuiller dans un coucher de soleil. Les soirs où mes
parents recevaient, les glaces du salon multipliaient les feux d'un lustre de
cristal, Maman s'asseyait devant le piano à queue, une dame vêtue de tulle
jouait du violon et un cousin du violoncelle. Je faisais craquer entre mes dents
la carapace d'un fruit déguisé, une bulle de lumière éclatait contre mon palais
avec un goût de cassis ou d'ananas : je possédais toutes les couleurs et toutes
les flammes, les écharpes de gaze, les diamants, les dentelles; je possédais
toute la fête. Les paradis où coulent le lait et le miel ne m'ont jamais
alléchée, mais j'enviais à Dame Tartine sa chambre à coucher en échaudé2 cet
univers que nous habitons, s'il était tout entier comestible, quelle prise nous
aurions sur lui ! Adulte, j'aurais voulu brouter les amandiers en fleurs, mordre
dans les pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon
semblaient des friandises géantes et je me suis sentie frustrée.

1.
panade : bouillie composée de pain, de beurre, d'eau, de lait et de jaune d'œuf.

2. échaudé : pâtisserie légère passée au four.



I- Après
avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4
points) :

Montrez ce qui peut justifier le rapprochement de ces trois
auteurs, dans leur vision de l'enfance comme dans la démarche qu'ils choisissent
pour l'évoquer.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets
suivants (16 points) :

Commentaire
Vous commenterez le texte
d'Albert Cohen (texte B).

Dissertation
« Les rives s'éloignent. Ma
mort approche », écrit Albert Cohen. Selon vous, l'écriture autobiographique
est-elle une manière de se préparer à la mort ou de conserver la saveur de la
vie ?
Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus et sur
d'autres œuvres que vous avez lues ou étudiées.

Invention
Gêné ou irrité par le caractère trop intimiste de certaines formes d'écriture de soi, un
jeune lecteur écrit une lettre ouverte aux écrivains pour défendre une autre
conception de l'autobiographie.

 

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