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Bac 2003, sujets série L, objet d'étude, les réécritures avec Daniel Defoe, Saint-john, Jean Giraudoux, Michel Tournier

 

 

 

 

Oral bac

 

 

 

 

 

SUJETS BAC FRANCAIS 2003

Objet d'étude : Réécritures.


Textes :

Texte A - Daniel Defoe : Robinson Crusoé (1719)
Texte B - Saint-John
Perse, "La Ville", Images à Crusoé, (Éloges, 1911)
Texte C - Jean Giraudoux,
Suzanne et le Pacifique, 1921
Texte D - Michel Tournier, Vendredi ou les
limbes du Pacifique, 1967.



Texte A - Daniel Defoe : Robinson
Crusoé (1719).

[Dans son roman, l'anglais Daniel Defoe raconte
l'histoire d'un de ses compatriotes Robinson Crusoé qu'un naufrage aurait jeté
sur une île déserte pour de très longues années.]

Au bout d'environ dix
ou douze jours que j'étais là, il me vint à l'esprit que je perdrais la
connaissance du temps, faute de livres, de plumes et d'encre, et même que je ne
pourrais plus distinguer les dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette
confusion, j'érigeai sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois,
un gros poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en
lettres capitales, cette inscription :

J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE
1659

Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais tous les jours une
hoche1, chaque septième hoche avait le double de la longueur des autres, et tous
les premiers du mois j'en marquais une plus longue encore. Par ce moyen,
j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon temps, divisé par semaines, mois
et années.
C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses
que j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me
procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un moindre usage
pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment ; comme, par exemple,
des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres objets serrés dans les
cabines du capitaine, du second, du canonnier et du charpentier ; trois ou
quatre compas, des instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes
d'approche, des cartes et des livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle
sans savoir si j'en aurais besoin ou non.
Je trouvai aussi trois fort bonnes
bibles que j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais
emballées avec mes hardes ; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois
de prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai soigneusement.

J'entrepris de me fabriquer les meubles indispensables dont j'avais le plus
besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela je ne pouvais jouir du
peu de bien-être que j'avais en ce monde ; sans une table, je n'aurai pu écrire
ou manger, ni faire quantité de choses avec tant de plaisir.
Ce fut
seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon occupation de chaque
jour ; car dans les commencements, j'étais trop embarrassé de travaux et j'avais
l'esprit dans un trop grand trouble ; mon journal n'eut été rempli que de choses
attristantes. Par exemple, il aurait fallu que je parlasse ainsi :
"Le 30
septembre, après avoir gagné le rivage ; après avoir échappé à la mort, au lieu
de remercier Dieu de ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité
d'eau salée, et m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage,
tordant mes mains, frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère,
et criant : "Je me suis perdu ! perdu !..." jusqu'à ce qu'affaibli et harassé,
je fusse forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur d'être
dévoré."
Ayant surmonté ces faiblesses, mon domicile et mon ameublement
étant établis aussi bien que possible, je commençai mon journal dont je vais ici
vous donner la copie (encore qu'il comporte la répétition de tous les détails
précédents) aussi loin que je pus le poursuivre ; car mon encre une fois usée,
je fus dans la nécessité de l'interrompre.

1. Encoche




Texte B - Saint-John Perse, "La Ville", Images à Crusoé (Éloges,
1911).

[Le poète Saint-John Perse, dans son recueil Images à Crusoé,
imagine Robinson retourné à la civilisation et méditant sur son séjour dans
l'île.]

LA VILLE

[...]
Crusoé ! - ce soir près de ton Île,
le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera
l'exclamation des astres solitaires.
Tire les rideaux; n'allume point :

C'est le soir sur ton Île et à l'entour, ici et là, partout où s'arrondit le
vase sans défaut de la mer ; c'est le soir couleur de paupières, sur les chemins
tissés du ciel et de la mer.
Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme
la vie des plasmes1.
L'oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ;
le fruit creux, sourd2 d'insectes, tombe dans l'eau des criques, fouillant son
bruit.
L'île s'endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds
et des laitances grasses, dont la fréquentation des vases somptueuses.
Sous
les palétuviers3 qui la propagent, des poissons lents parmi la boue ont délivré
des bulles avec leur tête plate ; et d'autres qui sont lents, tâchés comme des
reptiles, veillent. - Les vases sont fécondés - Entends claquer les bêtes
creuses dans leurs coques - Il y a sur un morceau de ciel vert une fumée hâtive
qui est le vol emmêlé des moustiques - Les criquets sous les feuilles
s'appellent doucement - Et d'autres bêtes qui sont douces, attentives au soir,
chantent un chant plus pur que l'annonce des pluies : c'est la déglutition de
deux perles gonflant leur gosier jaune...
Vagissement des eaux tournantes et
lumineuses !
Corolles, bouches des moires4 : le deuil qui point5 et
s'épanouit ! Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes
à jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde...
Ô la couleur des
brises circulant sur les eaux calmes,
les palmes des palmiers qui bougent !

Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui signifie
la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l'odeur de piment.

Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petit cris.

Joie ! ô
joie déliée dans les hauteurs du ciel !
... Crusoé ! tu es là ! Et ta face
est offerte aux signes de la nuit, comme une plume renversée.

1. plasmes
: fluides vitaux.
2. sourd : présent du verbe sourdre qui signifie
"jaillir".
3. palétuviers : arbres exotiques.
4. moires : étoffes aux
reflets changeants ; terme ici employé comme image.
5. point : présent du
verbe poindre, qui signifie "surgir".



Texte C - Jean Giraudoux,
Suzanne et le Pacifique (1921).

[Nouveau Robinson, Suzanne se retrouve,
après un naufrage, sur une île déserte, elle y découvre des objets abandonnés
par un marin allemand échoué là avant elle : parmi ceux ci, un exemplaire de
Robinson Crusoé, dans la lecture duquel elle se plonge aussitôt.]

Ce
puritain accablé de raison, avec la certitude qu'il était l'unique jouet de la
Providence, ne se confiait pas à elle une seule minute. A chaque instant pendant
dix huit années, comme s'il était toujours sur son radeau, il attachait des
ficelles, il sciait des pieux, il clouait des planches. Cet homme hardi
frissonnait de peur sans arrêt, et n'osa qu'au bout de treize ans reconnaître
toute son île. Ce marin qui voyait de son promontoire à l'œil nu les brumes d'un
continent, alors que j'avais nagé au bout de quelques mois dans tout l'archipel,
jamais n'eut l'idée de partir vers lui. Maladroit, creusant des bateaux au
centre de l'île marchant toujours sur l'équateur avec des ombrelles comme un fil
de fer. Méticuleux, connaissant le nom de tous les plus inutiles objets
d'Europe, et n'ayant de cesse qu'il n'eût appris tous les métiers. Il lui
fallait une table pour manger, une chaise pour écrire, des brouettes, dix
espèces de paniers (et il désespéra de ne pouvoir réussir la onzième), plus de
filets à provisions que n'en veut une ménagère les jours de marché, trois genres
de faucilles et faux, et un crible, et des roues à repasser, et une herse, et un
mortier, et un tamis. Et des jarres, carrées, ovales et rondes, et des écuelles,
et un miroir, et toutes les casseroles. Encombrant déjà sa pauvre île, comme sa
nation plus tard allait faire le monde, de pacotille et de fer-blanc. Le livre
était plein de gravures, pas une ne me le montrât au repos : c'était Robinson
bêchant, ou cousant, ou préparant onze fusils dans un mur à meurtrières,
disposant un mannequin pour effrayer les oiseaux. Toujours agité, non comme s'il
était séparé des humains, mais comme s'il était brouillé avec eux, et ne
connaissant aucun des deux périls de la solitude, du suicide et la folie. Le
seul homme peut-être, tant je le trouvais tatillon et superstitieux que je
n'aurais pas aimé rencontrer dans une île.



Texte D - Michel
Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

[Vendredi, surpris
par Robinson en train de fumer en cachette, a provoqué, sans le vouloir, un
gigantesque incendie qui détruit tout ce que Robinson avait entrepris de
construire.]

Robinson regardait autour de lui d'un air hébété, et
machinalement il se mit à ramasser les objets que la grotte avait vomis avant de
se refermer. Il y avait des hardes déchirées, un mousquet au canon tordu, des
fragments de poterie, des sacs troués, des couffins crevés. Il examinait chacune
des ces épaves et allait la placer délicatement au pied du cèdre géant. Vendredi
l'imitait plus qu'il ne l'aidait, car répugnant naturellement à réparer et à
conserver, il achevait généralement de détruire les objets endommagés. Robinson
n'avait pas la force de s'en irriter, et il ne broncha même pas lorsqu'il le vit
disperser à pleines poignées un peu de blé qu'il avait trouvé au fond d'une
urne.
Le soir tombait, et il venait enfin de trouver un objet intact - la
longue vue - lorsqu'ils découvrirent le cadavre de Tenn1 au pied d'un arbre.
Vendredi le palpa longuement. Il n'avait rien de brisé, il n'avait même rien du
tout apparemment, mais il était indiscutablement mort. Pauvre Tenn, si vieux, si
fidèle, l'explosion l'avait peut-être fait mourir tout simplement de peur ! Ils
se promirent de l'enterrer dès le lendemain. Le vent se leva. Ils allèrent
ensemble se laver dans la mer, puis ils dînèrent d'un ananas sauvage - et
Robinson se souvint que c'était la première nourriture qu'il eût pris dans l'île
le lendemain de son naufrage. Ne sachant pas où dormir, ils s'étendirent tous
deux sous le grand cèdre, parmi leurs reliques. Le ciel était clair, mais une
forte brise nord-ouest tourmentait la cime des arbres. Pourtant les lourdes
branches du cèdre ne participaient pas au palabre de la forêt, et Robinson,
étendu sur le dos, voyait leur silhouette immobile et dentelée se découper à
l'encre de Chine au milieu des étoiles.
Ainsi Vendredi avait eu raison
finalement d'un état de choses qu'il détestait de toutes ses forces. Certes, il
n'avait pas provoqué volontairement la catastrophe. Robinson savait depuis
longtemps combien cette notion de volonté s'appliquait mal à la conduite de son
compagnon... Moins qu'une volonté libre et lucide prenant ses décisions de
propos délibéré, Vendredi était une nature dont découlaient des actes, et les
conséquences de ceux-ci lui ressemblaient comme des enfants ressemblent à leur
mère. Rien apparemment n'avait pu jusqu'ici influencer le cours de cette
génération spontanée. Sur ce point particulièrement profond, il se rendait
compte que son influence sur l'Araucan2 avait été nulle. Vendredi avait
imperturbablement - et inconsciemment - préparé puis provoqué le cataclysme qui
préluderait à l'avènement d'une ère nouvelle, c'était sans doute dans la nature
même de Vendredi qu'il fallait chercher à en lire l'annonce. Robinson était
encore trop prisonnier du vieil homme pour pouvoir prévoir quoi que ce fût. Car
ce qui les opposait l'un à l'autre dépassait - et englobait en même temps -
l'antagonisme souvent décrit entre l'Anglais méthodique, avare et mélancolique,
et le "natif" primesautier3, prodigue4 et rieur. Vendredi répugnait par nature à
cet ordre terrestre que Robinson en paysan et en administrateur avait instauré
sur l'île, et auquel il avait dû de survivre.

1. Tenn : nom du chien de
Robinson.
2. Araucan : nom de la tribu dont est issu Vendredi.
3.
primesautier : spontané.
4. prodigue : qui n'accorde aucun prix aux biens
matériels.



I - Après avoir lu les textes du corpus, vous
répondrez à la question suivante : (4 points)

Quelles sont les principales modifications que subit le personnage de Robinson au fil des
réécritures successives ?
Vous vous appuierez dans votre réponse sur des citations précises.

Il - Vous traiterez ensuite un des trois sujets
suivants au choix : (16 points)

Commentaire :
Vous ferez le commentaire du texte de Saint-John Perse (texte B).
Dissertation :
Une œuvre inspirée ou adaptée d'une autre place le public dans une certaine attente,
qui sera, selon le cas, satisfaite ou déçue. Préférez-vous retrouver dans une
réécriture ce que vous connaissez déjà de l'œuvre originale ou vous laisser
surprendre ?
Vous répondrez à cette question en un développement argumenté
qui prendra appui sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés pendant
l'année et vos lectures personnelles.
Écriture d’invention :
"Ayant surmonté ces faiblesses, mon domicile et mon ameublement étant établis aussi
bien que possible, je commençai mon journal dont je vais vous donner la copie",
dit le Robinson de Daniel Defoe. (Texte A)
Vous rédigerez deux ou trois
pages de ce journal dans lesquelles Robinson Crusoé, à partir des événements de
sa vie quotidienne sur l'île, réfléchit à la condition de tout naufragé. Vous
pourrez utiliser librement les indications données par les textes du corpus.
Vous pourrez également avoir recours à des éléments que vous imaginerez.



Oral bac

 

 

 

 

 

 

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