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Bac 2014, séries ES, S, exemple de dissertation corrigée, les poètes ont-ils pour mission de réveiller le peuple?

Victor Hugo

 

 

 

 

 

 

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Séries générales

 

Objets d’étude : la poésie ; Sujet corrigé EAF

convaincre, persuader, délibérer

TEXTES

  • A. Victor Hugo (1802-1885), « la Victoire », Histoire d’un Crime, 4 décembre 1852 (publié en 1877 – 1878).
  • B. Victor Hugo, « Souvenir de la nuit du 4 », Les Châtiments, Jersey, 2 décembre 1852 (publication novembre 1853).
  • C. Victor Hugo, Lettre à Hetzel, 6 février 1853.
  • Annexes
  • Catherine Salles, Le Second Empire, 1852/1870, coll. « Histoire de France illustrée », n°12, Librairie Larousse, 1985.
  • Guy Rosa, extrait de la chronologie historique, édition des Châtiments, Le Livre de Poche, 1973.

 

 

Texte A — Victor Hugo, Histoire d’un crime

[Un enfant de sept ans et demi est tué le 4 décembre 1851 par l’armée. Victor Hugo, qui était présent aux côtés des insurgés, raconte…] E.P… s’arrêta devant une maison haute et noire. Il poussa une porte d’allée qui n’était pas fermée, puis une autre porte, et nous entrâmes dans une salle basse, toute paisible, éclairée d’une lampe. Cette chambre semblait attenante à une boutique. Au fond, on entrevoyait deux lits côte à côte, un grand et un petit. Il y avait au-dessus du petit lit un portrait de femme, et, au-dessus du portrait, un rameau de buis bénit. La lampe était posée sur une cheminée où brûlait un petit feu. Près de la lampe, sur une chaise, il y avait une vieille femme, penchée, courbée, pliée en deux, comme cassée, sur une chose qui était dans l’ombre et qu’elle avait dans les bras. Je m’approchai. Ce qu’elle avait dans les bras, c’était un enfant mort. La pauvre femme sanglotait silencieusement. E.P…, qui était de la maison, lui toucha l’épaule et lui dit: — Laissez voir. La vieille femme leva la tête, et je vis sur ses genoux un petit garçon, pâle, à demi déshabillé, joli, avec deux trous rouges au front. La vieille femme me re g a rda, mais évidemment elle ne me voyait pas ; elle m u rmura, se parlant à elle-même: — Et dire qu’il m’appelait bonne maman ce matin! E.P… prit la main de l’enfant, cette main retomba. — Sept ans, me dit-il. Une cuvette était à terre. On avait lavé le visage de l’enfant; deux filets de sang s o rtaient des deux trous. Au fond de la chambre, près d’une arm o i re entro u v e rte où l’on apercevait du linge, se tenait debout une femme d’une quarantaine d’années, grave, pauvre, pro p re, assez belle. — Une voisine, me dit E.P… Il m’expliqua qu’il y avait un médecin dans la maison, que ce médecin était d e scendu et avait dit: «Rien à faire. » L’enfant avait été frappé de deux balles à la tête en traversant la rue « pour se sauver». On l’avait rapporté à sa grand-mère « qui n’avait que lui ». Le portrait de la mère morte était au-dessus du petit lit. L’enfant avait les yeux à demi ouverts, et cet inexprimable re g a rd des morts où la p e rception du réel est remplacée par la vision de l’infini. L’aïeule, à travers ses sanglots, parlait par instants: — Si c’est Dieu possible! — A-t-on idée! — Des brigands, quoi! Elle s’écria: — C’est donc ça le gouvernement! — Oui, lui dis-je. Nous achevâmes de déshabiller l’enfant. Il avait une toupie dans sa poche. Sa tête allait et venait d’une épaule à l’autre, je la soutins et je le baisai au front. Versigny et Bancel lui ôtèrent ses bas. La grand-mère eut tout à coup un mouvement. — Ne lui faites pas de mal, dit-elle. Elle prit les deux pieds glacés et blancs dans ses vieilles mains, tâchant de les réchauff e r. Quand le pauvre petit corps fut nu, on songea à l’ensevelir. On tira de l’arm o i re un drap. Alors l’aïeule éclata en pleurs terribles. Elle cria: — Je veux qu’on me le rende. Elle se re d ressa et nous re g a rd a ; elle se mit à dire des choses farouches, où B o n a p a rte était mêlé, et Dieu, et son petit, et l’école où il allait, et sa fille qu’elle avait perdue, et nous adressant à nous-mêmes des re p roches, livide, hagarde, ayant comme un songe dans ses yeux, et plus fantôme que l’enfant mort. Puis elle reprit sa tête dans ses mains, posa ses bras croisés sur son enfant, et se remit à sangloter. La femme qui était là vint à moi et, sans dire une parole, m’essuya la bouche avec un mouchoir. J’avais du sang aux lèvres. Que faire, hélas? Nous sortîmes accablés. Il était tout à fait nuit. Bancel et Versigny me quittèrent.

Texte B — Victor Hugo, Les Châtiments

[En 1853, Victor Hugo publie Les Châtiments, recueil de poèmes consacré à la dénon- ciation de celui qu’il considère comme un usurpateur.] L’enfant avait reçu deux balles dans la tête. Le logis était propre, humble, paisible, honnête; On voyait un rameau bénit sur un portrait. Une vieille grand-mère était là qui pleurait. Nous le déshabillions en silence. Sa bouche, Pâle, s’ouvrait; la mort noyait son œil farouche; Ses bras pendants semblaient demander des appuis. Il avait dans sa poche une toupie en buis. On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies. Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies? Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend. L’aïeule regarda déshabiller l’enfant, Disant: — Comme il est blanc! Approchez donc la lampe. Dieu! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe! — Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux. La nuit était lugubre; on entendait des coups De fusil dans la rue où l’on en tuait d’autres. — Il faut ensevelir l’enfant, dirent les nôtres. Et l’on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer. L’aïeule cependant l’approchait du foyer Comme pour réchauffer ses membres déjà roides. Hélas! ce que la mort touche de ses mains froides Ne se réchauffe plus aux foyers d’ici-bas! Elle pencha la tête et lui tira ses bas, Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre. — Est-ce que ce n’est pas une chose qui navre! Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans! Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents. Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre, C’est lui qui l’écrivait. Est-ce qu’on va se mettre À tuer les enfants maintenant? Ah! mon Dieu! On est donc des brigands! Je vous demande un peu, Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre! Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être! Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus. Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus. Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte; Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte De me tuer au lieu de tuer mon enfant! — Elle s’interrompit, les sanglots l’étouffant, Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule: — Que vais-je devenir à présent toute seule? Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui. Hélas! je n’avais plus de sa mère que lui. Pourquoi l’a-t-on tué? Je veux qu’on me l’explique. L’enfant n’a pas crié vive la République. — Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas, Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas. Vous ne compreniez point, mère, la politique. Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique, Est pauvre et même prince; il aime les palais; Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets, De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve, Ses chasses; par la même occasion, il sauve La famille, l’église et la société; Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été, Où viendront l’adorer les préfets et les maires; C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grands-mères, De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps, Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.

Texte C — Victor Hugo, Lettre à Hetzel

[Dans cet extrait d’une lettre qu’il écrit en réponse à son éditeur Hetzel — lui-même exilé en Belgique —, Victor Hugo précise le rôle que doit jouer, dans Les Châtiments, l’écriture poétique.] Ce livre-ci sera violent. Ma poésie est honnête mais pas modérée. J’ajoute que ce n’est pas avec de petits coups qu’on agit sur les masses. J ’ e ff a roucherai le bourgeois peut-être, qu’est-ce que cela me fait si je réveille le peuple? Enfin n’oubliez pas ceci: je veux avoir un jour le droit d’arrêter les représailles, de me mettre en travers des vengeances, d’empêcher, s’il se peut, le sang de couler, et de sauver toutes les têtes, même celle de Louis Bonaparte. Or, ce serait un pauvre titre que des rimes modérées. Dès à présent, comme homme politique, je veux semer dans les cœurs, au milieu de mes paroles indignées, l’idée d’un châtiment autre que le car- nage. Ayez mon but présent à l’esprit: clémence implacable.

Annexe 1 — Catherine Salles, Le Second Empire, 1852/1870

Jusqu’en 1860, la France connut un régime autoritaire. Aux pouvoirs considérables que lui reconnaissait la Constitution de 1852, Napoléon III ajouta de nombre u s e s restrictions des libertés publiques. Le suffrage universel fut limité par d’habiles découpages électoraux et par l’instauration de la candidature officielle. Pour p e rmettre aux électeurs de «faire le bon choix », le gouvernement soutenait ouver- tement l’un des candidats, qui recevait l’aide de l’administration locale […]. La liberté de la presse était profondément compromise. Pour paraître, les journaux devaient avoir obtenu l’autorisation préalable et étaient contraints de faire figure r dans leurs pages les communiqués du gouvernement. Ce fut surtout le système de « l’avertissement », institué par décret en février 1852 sur l’instigation de Persigny et de Rouher, qui pesa lourdement sur la presse française: un journal qui avait reçu un avertissement du préfet était suspendu pour deux mois et, en cas de récidive, disparaissait définitivement. Un tel système de contraintes permit aux seuls journ a u x g o u v e rnementaux, L eM o n i t e u r et Le Constitutionnel, de paraître régulière m e n t . Malgré leur prudence, Le Siècle et La Pre s s e, de tendances libérales, l’orléaniste J o u rnal des débats et l’ultramontain U n i v e r s de Louis Veuillot connurent en re v a n c h e de grandes difficultés de publication. Dans le pays entier, une administration toute-puissante limitait les libertés fonda- mentales. Les fonctionnaires, qui devaient prêter serment à la Constitution et à l’em- pereur, pouvaient être révoqués ou rétrogradés par les ministres. La police exerçait sur tous les citoyens une surveillance rigoureuse, et de simples propos subversifs pou- vaient être passibles d’emprisonnement. Les personnages les plus redoutés étaient les préfets, qui jouissaient dans leur département de pouvoirs considérables. Véritables représentants de l’empereur dans leur circonscription, ils surveillaient l’opinion publique, décidaient des élections, dirigeaient la police. Et leur rôle dans la vie mondaine n’était pas moins important, car chaque préfecture était tenue de re p ro- duire à l’échelon local la vie brillante de la Cour.

Annexe 2 — Guy Rosa, extrait de la chro n o l o g i e historique, édition des C h â t i m e n t s

1 8 5 1 2 décembre. Coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Par affiches, le président1 annonce qu’il dissout l’Assemblée, proclame l’état de siège et rétablit le suffrage univer- sel. Plusieurs députés et les généraux républicains sont arrêtés. Les députés de droite se réunissent à la mairie du Xe a rrondissement, proclament la déchéance de Louis-Napoléon, puis sont arrêtés. Les députés de gauche appellent à la lutte armée et forment un Comité de résistance clandestin. La police ne trouve pas Victor Hugo à son domicile. 3 décembre. Hugo et les autres membres du comité, malgré la passivité évidente du peuple parisien que l’Assemblée a combattu en juin 1848 et qu’elle n’a cessé de déce- voir, poursuivent la résistance. Le peuple élève quelques barricades. Hugo multiplie les proclamations. 4 décembre. S a i n t - A rnaud, commandant, et Magnan, ministre de la Guerre, font donner l’assaut aux barricades. Dans l’après-midi, la troupe mitraille la foule des promeneurs et des curieux sur les boulevards Montmartre et Poissonnière. Les exé- cutions sommaires commencent à Paris et dans le reste de la France. 11 décembre. Avec le passeport d’un camarade, Lanvin, V. Hugo part pour Bru x e l l e s . 14 décembre. V. Hugo commence la rédaction de ce qui sera l ’Histoire d’un crime. 21 décembre. Un référendum ratifie le coup d’État. 1 8 5 2 9 janvier. D é c ret expulsant du terr i t o i re V. Hugo et soixante-cinq autres re p r é s e n t a n t s . 17 janvier. V. Hugo écrit qu’il a rencontré Hetzel, éditeur comme lui proscrit. Il songe à «c o n s t ru i re une citadelle d’écrivains et de libraires d’où nous bombard e rons le Bonaparte ». 14 juin. V. Hugo abandonne l’Histoire d’un crime. 31 juillet. V. Hugo quitte Bruxelles pour Jersey, via Anvers et Londres. 22 octobre. La rédaction des C h â t i m e n t s commence, ininterrompue jusqu’en juin 1853. 1 8 5 3 21 novembre. Publication des Châtiments à Bruxelles.

 

Dissertation

Dans sa lettre à Hetzel (texte C), Victor Hugo propose de « réveiller le peuple ». Les poètes, les écrivains, les artistes en général, vous

paraissent-ils pouvoir, mieux que d’autres, remplir cette mission ?

Vous répondrez à cette question en un développement composé, prenant appui tout à la fois sur les textes qui vous sont proposés, ceux que

vous avez étudiés en classe et vos lectures personnelles.

Les nouveaux programmes de français ont instauré des objets d’étude obligatoires dont

l’intitulé est désormais rappelé en tête des sujets de l’épreuve écrite. Les élèves ont des

connaissances sur les notions ou les problématiques imposées, et ils doivent être évalués à la

fois sur leurs connaissances, leur faculté à mobiliser arguments, références et exemples, sur

leurs capacités à ne pas « réciter une leçon », à reformuler, à concevoir une organisation qui

rende compte à la fois de leurs savoirs et de la spécificité du sujet donné. On peut penser que

sur l’objet d’étude « poésie », les professeurs ont conduit les élèves à réfléchir à la fonction du

poète ou aux missions que s’assigne la poésie. Dès lors, en prenant appui sur l’ensemble du

corpus et en réinvestissant les acquis de leur travail de préparation, les élèves ne doivent pas

avoir des difficultés majeures pour traiter le sujet posé.

La définition de la mission de la poésie est récurrente dans l’oeuvre de Hugo. Pour mémoire,

on peut rappeler ces vers extraits d’« Amis un dernier mot » (Les Feuilles d’automne,

novembre1831) :

« Alors, oh ! je maudis, dans leur cour, dans leur antre,

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu’au ventre !

Je sens que le poète est leur juge ! je sens

Que la muse indignée, avec ses poings puissants,

Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône

Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,

Et renvoyer ces rois, qu’on aurait pu bénir,

Marqués au front d’un vers que lira l’avenir !

Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense.

J’oublie alors l’amour, la famille, l’enfance,

Et les molles chansons, et le loisir serein,

Et j’ajoute à ma lyre une corde d’airain ! »

Ce que l’on attend ici dans le traitement du sujet relève de plusieurs compétences :

- la définition explicite de la mission de l’art exprimée par Hugo : il doit « réveiller le peuple »,

c’est à dire le sortir de la torpeur où le maintiennent le mensonge, la propagande, la peur, la

lâcheté, la compromission, la facilité, l’art officiel ;

- l’illustration de cette thèse par des exemples précis et pertinents : la poésie engagée, celle

de la Résistance (voir sujet 4), la majorité de l’oeuvre de Hugo (Les Châtiments, Les

Misérables, l’extrait des Feuilles d’automne « Amis, un dernier mot » de 1831, le poème

« Fonction du poète » in Les Rayons et les ombres de 1839), mais aussi les « philosophes »

des Lumières ;

- l’organisation d’une démarche qui permette de répondre à la question posée : pourquoi et

par quels moyens les artistes s’acquittent-ils de cette mission « politique » ? Le poète, l’artiste

ont à la fois un pouvoir et un devoir de subversion ;

- l’élargissement de cette problématique : qu’est ce qui confère aux artistes le pouvoir et le

devoir de « réveiller le peuple » ? On peut ici encore solliciter Hugo et des poèmes tels que « A

Alfred Dürer » in Les Voix intérieures (1837).

 

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