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Christophe Marmorat, Garance, une enfant du paradis

 

 

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Garance, une enfant du paradis ?

 

 

Tandis que je dédicace La Fille du Froid dans un café de Paris, Garance vient à ma rencontre.

C'est une belle jeune femme brune, légèrement en formes, qui se dirige vers moi en dodelinant quelque peu.

Sa robe de couleur crème, de tissu lourd, de ces robes qui froufroutent au grès des déhanchements, cintrée à la taille, cintrée à mettre en valeur ses hanches généreuses et sa poitrine qui l’est tout autant, cette robe lui donne un côté familier, peut-être une image de mère à la présence rassurante ou de grande sœur complice, et en même temps on dirait que cette femme a traversé le temps.

Peut-être que ce matin encore, elle se promenait dans le quartier de l’Europe se rendant rue Saint-Petersbourg à l’atelier d’Edouard Manet. Peut-être que les papilles de ce peintre dandy se sont senties concernées par la moelleuse blancheur de sa peau, la cascade de ses rires gourmands, par l’exquise brillance de ces petits yeux noirs en forme de billes, par son air de fruit mur, mur mais juste ce qu’il faut.

Je ne sais rien d’elle encore, et peut-être devrais-je interroger Edouard pour en savoir davantage. Est-ce une peintre douée comme Eva Gonzales, sombre et indépendante comme Berthe Morisot, ou plutôt une Victorine Meurent…

Face à elle, mon visage devient le miroir du large sourire blanc qu’elle me propose. Elle me tend la main vivement mais avec bienveillance, abaissant à demi ses paupières. On entend les plis de se robe qui se froissent.

Dans sa posture, dans sa façon de tendre la main à mi-chemin d’un désuet protocole et de l’amorce d’une passe de danse, je devine un caractère affirmé et délicat. C'est, sans doute, une femme du monde du subtil pour reprendre l’expression d’une amie psychanalyste.

Lors d'un court instant de silence, je fais résonner en moi son visage, sa voix et son prénom : Garance.

Garance, une enfant du Paradis, l’amoureuse de Pierre-François ?

Garance au sourire d'enfant pour masquer l'acuité de son regard de grâce, Garance à l'accent méridional quand ses pommettes viennent d'Asie Centrale….oui Garance enfant du Paradis...Assurément cette Garance-là m'intrigue...

Elle prend place en face de moi, elle s’installe, le dos bien droit, les épaules déployées, ses petits mains légèrement potelées, un brin de timidité mais du naturel, de la fraicheur, une bienveillance qui donne envie de se confier.

Nous engageons la conversation, elle tient mon livre dans ses mains. Il semble être son bien, c’est son livre, son trésor. Je me demande du coup si je dois en être fier ou si c’est le livre en tant que tel qui est son bien et non pas une partie de moi-même.

Je ne connais rien de plus dense que les échanges qui précédent la dédicace. Je cherche à personnaliser les quelques mots que je vais écrire, si possible sous la forme d'un court message comme une trace de l'empreinte laissée par le lecteur sur ma conscience. Le lecteur arrive souvent avec des questions en tête mais surtout avec l'envie d'un échange, d'un partage non conventionnel, hors de son commun. Et c'est vrai, nous en venons rapidement à nous livrer de lourds secrets de vie en quelques instants. On pourrait nous prendre pour des résistants d'un autre temps, de ceux qui doivent se remettre un précieux colis au risque de leur vie : Une machine de décodage cachée dans une valise ?

Et voici que, dès les premiers mots échangés, le visage de Garance s'ouvre et s'illumine. Oui, son visage s’ouvre. D’abord ses dents, puis ses lèvres charnues, le tout forme un sourire qui fait saillir ses rondes pommettes et plissés ses yeux qui brillent en leur milieu…Tandis que ces yeux sont à demi plissés, elle finit par ouvrir largement la bouche, elle l’ouvre sans retenu, dans une intimité et une complicité spontanée qui ne prend pas en compte la nouveauté de notre lien. Elle rit. Dans son rire progressif, au début presque muet et saccadé, pour finir fort et fluide, dans ce rire se mêle une gène délicieuse et l’exhibition d’un plaisir profond, le plaisir de la rencontre, la conscience d’avoir réussie à contacter l’autre au plus intime, ce rire expression de l’être produit par son corps, ce rire pont d’intimité entre les êtres, une invite à une véritable et longue amitié fraternelle.

Au fur et à mesure de ces rencontres dans le cadre des dédicaces, j’ai appris à me rendre disponible au plaisir des rencontres aussi intenses que sans lendemain, aux rencontres d’une grande puissance et pourtant sans prolongement incarné. Et sans penser à revoir Garance, je regarde avec délice ses fossettes qui se déploient, ses pommettes qui se rehaussent, ses yeux qui se plissent, légèrement.

Elle penche délicatement son visage de côté et je pense : De nous deux, qui est la mère, qui est l'enfant ? Suis-je en attente d’un câlin où bien elle de mes bras ? Et si nous formions une fratrie sans le savoir, une fratrie d’âmes en quelque sorte.

Et voici que Garance évoque sa famille, son enfance, ses parents. Ses mains dansent, elle engage son buste, j'incline de temps en temps la tête en avant ponctuant ainsi notre discours. Je suis surpris que Garance évoque ses parents d'une voix de larmes, mais le regard aimant. Je crois bien que je suis surpris, tout simplement, du degré d’intimité de ce dont elle me parle quand je ne la connaissais pas, il y a un instant.

Une caressante compassion habite son visage. Je n'avais jamais réalisé, avant cette rencontre, qu'un visage puisse être, à ce point, un câlin pour celui qui le regarde. Et j'avoue que je me sens câliné par le visage de Garance.

Je comprends que cette câliner les gens de son visage, est une posture de longue date chez elle. Surement même un geste, une attention, une posture qu’elle met en œuvre, qu’elle engage avec ses parents. Mais d'elle et d'eux, qui est l'enfant et qui sont les parents ?

Et alors que nous parlons de Lucie, un des personnages de La Fille du Froid dont j'explique dans le second poème qu'elle est née par erreur, Garance me livre ce terrible aveu chargé d’un lourd paradoxe : Ses parents ne se sont jamais aimés et pourtant ils ont toujours eu de l’amour pour leurs enfants, des enfants qu’ils ont désiré.

Garance vient d’une famille fraternelle si je peux le formuler ainsi, une famille dont les membres se montrent solidaires les uns pour les autres, mais qui ne trouve pas ses racines dans l’amour, dont les enfants n’incarnent par le fruit d’une union aimante, d’une union amoureuse. A l’entendre, son frère et elle sont nés d’une nécessité, d’une nécessité de procréation, d’une nécessité de donner naissance à des êtres qui prolongeront la vie, d’une nécessité quasi animale, d’une nécessité vécue dans la sincère tendresse d’une mère et d’un père pour leurs enfants.

Au creux du visage de Garance, s’inscrit ce paradoxe. Il y a ce visage câlin, empli de compassion, ce visage où se confondent incompréhension - ou bien dois-je dire stupeur, hallucination - amour et fermeté.

Ce paradoxe - concevoir et aimer des enfants sans s'aimer l'un l'autre - a modelé un visage et un être, Garance, et lui donne une allure irréelle. Cela explique peut-être l’intemporalité que j’ai ressenti chez elle dès les premiers instants, ou plutôt le défaut de temporalité : Garance la parisienne de la fin du dix-neuvième siècle qui évoque dans le même temps un film du milieu du vingtième siècle, et que je rencontre au début du vingt et unième siècle.

Garance témoigne d'une grande vivacité, d'une grande joie innée, d'une belle présence et en même temps d'une certaine évanescence.

Comment dire ? Comment vous parler d'une belle présence évanescente ?!!! D'une femme à la fois présente au monde et en retrait d'elle-même à moins que cela ne soit l'inverse ?

Et alors que je m'apprête à dédicacer son exemplaire, comme si elle souhaitait prolonger l'échange, elle me parle à toute vitesse d'une suite d'échecs amoureux mais avec un certain détachement.

Un peu comme si elle m'avait déjà confié l'essentiel et qu'elle avait choisi de me parler de cela mais qu'un autre sujet aurait pu convenir du moment qu'il retarde l'échéance de notre rencontre.

Et d’un coup je suis pris d’un doute. Et d’ailleurs est-ce vraiment un doute ou bien ai-je ou trop bien et trop vite compris. Ces échecs amoureux dont elle me parle, viennent-ils d’une sorte d’incapacité à être aimé, ou bien n’est-ce pas elle qui n’a jamais aimé, qui n’a jamais osé s’engager dans l’amour, faute de modèle ?

Alors je décide d'abandonner son visage pour me concentrer sur sa voix et me souvenir de la manière dont elle m'a livré ce court récit de vie.

Je sais que parfois le corps joue le rôle d'un paysage trompeur, d’un leurre de chair, rarement une voix.

Je repasse en moi-même la bande son de notre partage, prêtant attention à la présence ou à l’absence d'émotions. Je cherche à les identifier et à les qualifier. Je tente de me souvenir du choix des mots, du rythme de son verbe, de sa respiration. Et à défaut de certitude, j'acquière croyance, une conviction. Je me forge une opinion.

Je prends alors le livre, le maintiens ouvert avec ma main gauche. J’adopte, consciemment ou non, la posture du médecin rédigeant une ordonnance. De ma main droite, je positionne ma plume en haut de la page blanche et j'écris ceci "Pour Garance qui, contrairement à Lucie, n'est pas née du hasard et peut s’autoriser l’amour ».

Je lui tends le livre fermé. Elle le range dans son sac et s'en va.

Un soir au pied du pont de Brooklyn, New-York le 4 février 2011, revu le 14 mai 2011 à Ferrières en Gatinais.

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