Maupassant, une vie, l'accouchement de Jeanne, commentaire littéraire.

MaupassantMaupassant

 

 

 

 

Objet d’étude : Le roman et la nouvelle au XIXe siècle : réalisme et naturalisme

 

 

Texte : Guy de Maupassant, Extrait de Une vie (1883)


Maupassant

Une vie ou l’humble vérité est un roman de Guy de Maupassant paru en 1883. Jeanne Le Perthuis des Vauds, personnage central, est, au début du roman, une jeune fille de 17 ans, généreuse, heureuse et pleine d’espérance. À peine sortie du couvent1, elle tombe amoureuse de Julien de Lamare et se marie avec lui. Ce mariage est très vite une terrible désillusion. Non seulement son époux la délaisse et la traite avec dureté, mais encore elle découvre qu’il la trompe avec sa servante Rosalie, qu’elle considère comme une amie. Celle-ci a même eu un enfant de lui, à la naissance duquel Jeanne était présente. Jeanne elle-même tombe enceinte. Son accouchement se situe au chapitre 8 (dans un roman de 14 chapitres), juste après cette découverte bouleversante. Extrêmement déprimée, elle a même songé au suicide. L’accouchement se déclenche avant la date prévue. Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte. Pendant deux heures, on put croire que l’événement se ferait longtemps attendre ; mais vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables. Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n’avait point souffert, qui n’avait presque pas gémi, dont l’enfant, l’enfant bâtard, était sorti sans peine et sans tortures. Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une comparaison incessante ; et elle maudissait Dieu, qu’elle avait cru juste autrefois ; elle s’indignait des préférences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien. Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s’éteignait en elle. Elle n’avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir. Dans les minutes d’apaisement elle ne pouvait détacher son oeil de Julien ; et une autre douleur, une douleur de l’âme l’étreignait en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari devant cette fille étendue ; et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence pour elle que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste, que la paternité irrite. Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu’elle se dit : « Je vais mourir. Je meurs ! » Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui l’avait perdue, et contre l’enfant inconnu qui la tuait. Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d’elle ce fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement ; et sa souffrance s’apaisa. La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose ; et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait entendu déjà la fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le coeur, dans tout son pauvre corps épuisé ; et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les bras. Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d’éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Son coeur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère ! Elle voulut connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas d’ongles, étant venu trop tôt ; mais lorsqu’elle vit remuer cette larve, qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements2, qu’elle toucha cet avorton3 fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible, elle comprit qu’elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu’elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose. Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d’autant plus exaltée qu’elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balança.

Guy de Maupassant, Une vie (1883)

 

Maupassant

 

Extrait du chapitre 8 du roman Une vie de Maupassant

Il s'agit de l'accouchement de l'héroine, Jeanne, son premier enfant

Elle est en présence du médecin, de la garde malade et de Julien, son époux

L'accouchement est douloureux. Elle finit par mettre au monde un fils.

Genre littéraire = roman = sous titre = l'humble vérité = reflète l'aspect réaliste du mouvement littéraire auquel Maupassant appartient. Refus de toute idéalisation

En quoi est-ce une scène réaliste ?

Plan

La métamorphose de l'héroine après ses souffrances, naissance de la jalousie + rancoeur

Transformation de ces sentiments chez Jeanne en mère fanatique

Maupassant

 

I -

progression de l’accouchement + la souffrance

Champ lexical de la souffrance

des « douleurs » au pluriel = paroxysme de la douleur

« les douleurs reprirent tout à coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables »

« épouvante » ou « effroi »

« Mais une convulsion effroyable la saisit »

« tortures »

« déchirer »

« entrailles »

« déchirait si cruellement les entrailles »

l’adverbe « cruellement »

« un spasme si cruel »

« tellement violente »

= Le narrateur, un observateur réaliste

« Elle n’avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir ».

« Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte »

« Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serrées »

« Elle se dit : "Je vais mourir. Je meurs" » = gradation

 

Cette souffrance est telle qu’elle métamorphose Jeanne

 

« Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte »

Elle est réduite à une chose, la garde et le médecin la « manient » comme une chose. On ne parle que de ses entrailles et de son ventre. Elle est à présent un «corps épuisé ».

Jeanne devient haineuse du fait de la douleur à l'égard de tout son entourage, elle maudit Dieu et les prêtres. Le narrateur est omniscient, il lit dans les pensées de Jeanne.

« et elle maudissait Dieu, qu’elle avait cru juste autrefois ».

« elle s’indignait des préférences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien ».

Maupassant

 

II -

Jeanne est en douleur et en révolte. Elle se compare à Rosalie sa servante qui n'a pas connu de telles souffrances.

« Et Jeanne (...) pensait sans cesse à Rosalie »

Cela devient une obsession « incessante », « sans cesse ».

« Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une comparaison incessante ».

« qui n’avait point souffert, qui n’avait presque pas gémi, dont l’enfant, l’enfant bâtard, était sorti sans peine et sans tortures ».

Jalousie à l'égard de Rosalie, mépris pour sa servante et son enfant. Elle l'a réduit à sa condition sociale inférieure à la sienne.

« sa bonne », « cette fille étendue », « l’autre » un « enfant bâtard ».

Focalisation interne

 

l’indifférence de Julien.

La révolte est encore renforcée par l'indifférence de Julien lors de l'accouchement, son attitude vis-à-vis de Jeanne est la même que celle qu'il a eue avec Rosalie.

« Dans les minutes d’apaisement elle ne pouvait détacher son œil de Julien »

« et une autre douleur, une douleur de l’âme l’étreignait ».

Le narrateur met l'accent sur une nouvelle douleur, la douleur morale.

répétition et les allitérations en [l] : i« une douleur de l’âme » qui « l’étreint »

« Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari devant cette fille étendue » = métaphore « une mémoire sans ombres »

Comparaison de deux scènes d'accouchement. Du passé au présent.

« et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence pour elle que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste, que la paternité irrite »

Désignation de Julien par périphrase, «homme égoiste », terme générique de «mari », elle ressent en lui de l'ennui, de l'indifférence, de l'irritation.

« ennui », « indifférence », « insouci », (néologisme) « irritation » + Gradation

Le passé ressemble au présent

Maupassant

 

III -

« Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée... »

« besoin de maudire »

La haine pour l’époux rejaillit sur l’enfant.

« contre cet homme qui l’avait perdue, et contre l’enfant inconnu qui la tuait »

= la souffrance modifie les sentiments. Tout est en focalisation interne. L'enfant est un «fardeau ».

Indifférence de Jeanne à sa naissance = « Ils enlevèrent quelque chose »

 

Importance des sens qui justifient la nouvelle perception de Jeanne. L'enfant est d'abord un cri, un cri étouffé puis, un petit cri douloureux , un « miaulement frêle d’enfant nouveau-né »

« et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait entendu déjà la fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps épuisé ; et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les bras »

  • Rythme ternaire de la fin de la phrase = progression dans l'état d'esprit de Jeanne.

Nouveau sentiment = l'amour de Jeanne pour son enfant venu à la vie

Description peu flatteuse du narrateur. L'enfant semble inachevé

« Elle voulut connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas d’ongles, étant venu trop tôt ; mais lorsqu’elle vit remuer cette larve, qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu’elle toucha cet avorton fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible ».

 

champ lexical de la joie : « une traversée de joie », « élan vers un bonheur nouveau », « délivrée », « apaisée », « heureuse », « Son cœur et sa chair se ranimaient », « elle fut inondée d’une joie irrésistible » + bonheur « comme elle ne l’avait jamais été »

 

résurrection (« son cœur et sa chair se ranimaient ») rédemption (« Elle comprit qu’elle était sauvée »)

Grâce à l'amour maternel, Jeanne en donnant la vie reprend goût à la vie. L'amour pour son bébé redonne un sens à sa vie.

une mère fanatique.

Culte pour son enfant = excès

« Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balança »

Maupassant

 

Conclusion

 

Scène d'accouchement = projet réaliste de Maupassant. Plus d'idéalisation.

Naissance de l'enfant + renaissance de la mère = un passage initiatique pour Jeanne

 

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